REVUE N° 81
Virgile Rossel

Il y a 150 ans naissait l’une de nos grandes figures nationales, Virgile Rossel (1858-1933), qui fut poète, avocat, professeur, conseiller national, historien, juge, chroniqueur, romancier et président du Tribunal fédéral. Cet éminent Jurassien, né à Tramelan, a mené un labeur tout à fait considérable sur ces différents fronts simultanément, qu’ils soient juridiques ou politiques, historiques ou littéraires. Des contributeurs d’horizons scientifiques très variés s’attachent ici à préciser la place de cet œuvre étonnant, à le situer dans son contexte, au tournant des XIXe et XXe siècles, et à l’éclairer sous un jour nouveau.

     
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  • Sommaire
  • Impressum
Patrick Amstutz Avant-propos
Daniel Maggetti La question de la littérature nationale
Roger Francillon Godet et Rossel: deux conceptions de l’histoire littéraire
François Provenzano Un pionnier des études littéraires francophones
Sonya Florey Au-delà d’une perception manichéenne des rapports de classes: Jours difficiles
Claudine Houriet Lecture de deux romans: Anne Sentéri et Le Roman d’un neutre
Jean Prétôt Le Roi des paysans: un roman historique «populaire»?
Roland Stähli Le parolier
Philippe Schweizer De Virgile Rossel à Virgin Russell
François Berger «Celui qui»
Pierre-Alain Tâche Le grand écart
Joseph Voyame Le juriste
Arthur Aeschlimann, Franz Kessler Coendet Le juge fédéral
Alain Clavien Le monde (politique) selon Virgile
Claude Hauser Un intellectuel organique du radicalisme suisse
Olivier Meuwly Le Parti radical-démocratique suisse à la Belle Epoque: Heurs et malheurs du parti de Virgile Rossel
Roland Stähli Virgile Rossel et son lieu natal
Jacques Rossel Grand-papa
Roland Stähli, Jean Rossel Virgile Rossel dans l’intimité
François Noirjean Les archives de Virgile Rossel
Roland Stähli Chronologie
Emma Chatelain Bibliographie sélective
Format 170 x 250 mm
Nombre de pages 252
Illustrations Nombreuses illustrations N/B inédites
Conception graphique Hot’s Design Communication SA, Bienne
Impression Ediprim SA, Bienne
©Intervalles
N° 81  Virgile Rossel
Titre
Auteur
texte
Avant-propos
Patrick Amstutz
L’objet de ce numéro monographique n’est certainement pas de «fabriquer» «de la gloire à forfait» en relançant un «manège» de critiques acquis à la cause de l’une de nos grandes figures nationales. Il est, tout au contraire, et non sans «un peu de très légitime malice», le lieu d’un rendez-vous: celui que se sont enfin donné différents spécialistes pour évaluer les diverses facettes d’un œuvre vaste et multiple, dans un souci à la fois d’exactitude scientifique et de sereine hauteur de vues. Car après – et déjà de son vivant – trop de jugements hâtifs, partiaux ou mal informés, le malheur posthume de Virgile Rossel fut d’être tiré à hue et à dia, non sans anachronisme, par des personnes fortement impliquées dans ce qu’il est convenu d’appeler aujourd’hui «la question jurassienne». Et tout un pan critique de s’effacer, dès lors, derrière l’exploitation d’un alibi.
Aussi, après le déni d’aucuns pairs en littérature, et nonobstant l’admiration que certains thuriféraires vouaient à une œuvre qu’ils avaient longuement fréquentée, c’est la dimension nationale, l’engagement citoyen et certains aspects novateurs du célèbre Tramelot qui sont demeurés méconnus des Jurassiens et des Jurassiens bernois eux-mêmes, et masqués aux Suisses et aux francophones vivant en deçà des rives du Pays des Trois-Lacs ou au-delà de la plaine de l’Ajoie et des marches françaises.
La question de la littérature nationale
Daniel Maggetti
Lorsqu’il publie en 1910, avec Henri-Ernest Jenny, une Histoire de la littérature suisse en deux volets, Virgile Rossel, à défaut d’être un écrivain unanimement apprécié en Suisse romande, est un historien de la littérature dont les travaux en imposent, ne fût-ce que par leur masse. Son Histoire littéraire de la Suisse romande, dont les deux tomes avaient paru en 1889 et 1891, a été rééditée en 1903 dans un fort volume abondamment illustré. Et surtout, même s’il reprend et poursuit des contributions qu’au XIXe siècle le Genevois Pierre-André Sayous avait consacrées à ce domaine, le grand ouvrage du Jurassien bernois, son Histoire de la littérature française hors de France (1895), affiche des ambitions plus vastes, en particulier par la présentation de la Belgique et du Québec, à travers quoi Virgile Rossel apparaît comme un véritable pionnier des études francophones. L’Histoire des relations littéraires entre la France et l’Allemagne (1897), enfin, ajoute un versant comparatiste à l’œuvre d’un critique soucieux, depuis ses débuts, de démontrer que la Suisse romande est porteuse d’une «haute et belle mission»: «servir de médiatrice intellectuelle entre le monde latin et le monde germanique».
Godet et Rossel: deux conceptions de l’histoire littéraire
Roger Francillon
Lorsqu’ils publient presque simultanément et sans s’être consultés une histoire de la littérature en Suisse romande, Philippe Godet (1850-1922) et Virgile Rossel (1858-1933) ont de nombreux points communs: ils ont tous deux fait des études de droit, le Neuchâtelois à Neuchâtel, Bâle, Berlin et Paris, le Jurassien bernois à Leipzig, Berne et Strasbourg. Tous deux ont été inscrits au barreau et ont pratiqué le métier d’avocat, le premier à Neuchâtel, le second à Courtelary. Dans le cas de Rossel, ce fut de courte durée, puisqu’à l’âge de 25 ans déjà, en 1883, il est nommé professeur de droit civil à l’Université de Berne et bien qu’il se soit attelé à un travail gigantesque de refonte des droits civils cantonaux, c’est au cours de ses premières années de professorat que l’infatigable juriste trouve le temps d’écrire son Histoire littéraire de la Suisse romande des origines à nos jours dont le premier volume paraît en 1889 et le second en 1891.
Un pionnier des études littéraires francophones
François Provenzano
Problématique
Le propos de cet article est d’envisager un aspect particulier et novateur du travail de Virgile Rossel dans le domaine de l’histoire littéraire. L’auteur de l’Histoire de la littérature française hors de France offre en effet avec cet ouvrage l’un des premiers grands cadres théoriques et historiographiques qui permette d’envisager la production littéraire en langue française dans les périphéries de l’Hexagone.
Cette problématique se trouve aujourd’hui au cœur des débats qui animent les études littéraires francophones. Depuis quelques décennies, plusieurs travaux nourrissent en effet la réflexion sur l’étude de littératures dont l’émergence et le développement sont fortement conditionnés par la relation de domination symbolique qu’elles entretiennent avec la France littéraire. Linguistiquement et institutionnellement, l’ensemble que certains appellent la «francophonie littéraire» se construit à la fois comme un contrepoint et comme un appendice du panthéon hexagonal.
Au-delà d’une perception manichéenne des rapports de classes: Jours difficiles
Sonya Florey
Le roman de Virgile Rossel Jours difficiles, est-il une simple chronique de la vie industrielle, dans la Suisse de la fin du XIXe siècle? L’incipit du roman pourrait nous le laisser croire. En une douzaine de lignes, l’auteur installe un cadre qui réduirait l’horizon d’attente du lecteur à une vision stéréotypée de la lutte des classes:

«Jacques Hamel avait paru préoccupé et maussade pendant le dîner, un dîner de pauvres, dans une pièce étroite et basse qui servait de salle à manger et de chambre à coucher, la table au milieu, quelques chaises autour de la table, deux larges lits dans le fond. Soudain, les enfants ayant suivi la mère à la cuisine, il éclata. Sa sœur Charlotte, qui logeait chez lui depuis la mort des vieux parents, tenta vainement de le calmer. Il était parti; et les Malessert, les Malessert de la fabrique d’horlogerie où il travaillait, n’étaient pas ménagés, allez! Des tyrans, des exploiteurs, des malotrus par-dessus le marché.»
Lecture de deux romans: Anne Sentéri et Le Roman d’un neutre
Claudine Houriet
Une dizaine de romans devant moi. D’anciens livres au papier jauni, à la couverture usée. Cœurs simples (1894), Jours difficiles (1896), Les deux forces (1905), Le Maître (1906), Anne Sentéri (1910), Blanche Leu (1913), Le Roi des paysans (1915), Le Roman d’un neutre (1918), et enfin Sorbeval (1925). Je les feuillette, lis au hasard. Ma première impression est que ces pages ont vieilli. Mais une description tout à coup m’impressionne, quelques lignes d’une discussion politique me fascinent. Je choisis deux ouvrages. Un roman d’amour, Anne Sentéri, et un roman idéologique, Le Roman d’un neutre.

Anne Sentéri
Nous nous trouvons dans les Alpes, dans la région du Tödi. Virgile Rossel introduit son sujet par l’intermédiaire d’un guide soucieux d’offrir un moment de repos à son client. Avide surtout de lui raconter un événement tragique dont il a, peut-être, été l’un des protagonistes.

« – On m’a expliqué, l’autre jour, que vous écriviez des histoires. J’en sais une… […]
– Vous changerez les noms? Même le nom du village? Et vous arrangerez un peu?
– J’arrangerai.»

En un paragraphe, l’ambiance est donnée. L’action se passe dans un village perdu de l’Oberland grison. Au sein d’un paysage sauvage apparaît une charmante jeune fille rêveuse, qui rentre chez elle. Une jeune fille amoureuse.
Le Roi des paysans: un roman historique «populaire»?
Jean Prétôt
Dans la littérature populaire romande du début du XXe siècle, Le Roi des paysans fait figure d’exception. Roman historique, il brise d’entrée de jeu le caractère «atemporel» des romans populaires de Suisse romande qu’une enquête universitaire avait pu naguère relever. Les nombreuses dates, personnages et documents historiques présents dans le roman montrent à quel point Virgile Rossel veut intégrer l’Histoire, à l’inverse des autres romanciers populaires. Sur le plan des valeurs traditionnellement prônées dans les romans populaires, comme la non-révolte contre les injustices ou l’extrême tempérance, Le Roi des paysans innove: le héros du roman, Klaus Leuenberger, est le chef de la révolte paysanne qui a secoué les cantons de Berne, Bâle, Soleure et Lucerne en 1653. Difficile, au premier abord, d’y voir l’être moral et modeste qui hante la plupart des romans populaires. Par ailleurs, si la tradition veut que le récit populaire taise tout ce qui a trait à la politique, c’est bien cette politique qui, justement, se trouve au centre du «roman historique» de Virgile Rossel, par la mise en scène de l’opposition entre les revendications paysannes et le despotisme des baillis. Et parmi d’autres singularités propres à ce roman, soulignons encore celle-ci, remarquable: la langue.
Le parolier
Roland Stähli
Dès la parution de ses premiers recueils de poésies, Virgile Rossel fut sollicité par des musiciens du Jura et d’ailleurs, qui lui demandaient des textes à mettre en musique. Le poète acceptait volontiers ces propositions et une vingtaine de chœurs furent ainsi composés. Certains de ces chants, très populaires en pays jurassien durant des décennies, furent souvent interprétés par des chorales, chœurs d’hommes et chœurs mixtes du pays, souvent aussi par les écoliers jurassiens, lors de manifestations, de fêtes et de festivals.

Des compositeurs, dont Virgile Rossel fut le parolier, on se souvient surtout d’une douzaine d’œuvres dues à ces collaborations:

C. Attenhofer
«Le fidèle camarade», dans le Deuxième recueil de chants, élaboré par Samuel Neuenschwander et publié par l’Union des Chanteurs jurassiens, en 1897.

Albert Béguelin
«Printemps», dans le Chansonnier de l’Union des Chanteurs jurassiens, Editions Foetisch, Lausanne; «Le chant de l’Alpe» (même chansonnier); «A la petite patrie», cantate pour chœur d’hommes, solo de ténor, interprétée à la XIXe Fête des chanteurs jurassiens, à Tramelan, en juillet 1930.

Joseph Bovet
«A la Suisse», dans Chœurs d’hommes, Editions Foetisch, Lausanne.
De Virgile Rossel à Virgin Russell
Philippe Schweizer
A ma secrétaire Stéphanie

Un matin de congé que je me réveillais autour de 16h30 en tétant un Havanne Cancerdelpoumon N°7, ma secrétaire déposa près de ma paillasse un café vitaminé, une Corona et quelques croissants manquant sévèrement de beurre, en me tenant à peu près ce langage:
– Nous avons un e-mail d’une revue littéraire. Intervalles.
Le matin je préfère les réveils agréables.
– Mgrgn… Gnèquoikimveulent ceux-là?
– Ils vous demandent d’écrire un hommage à Virgile Rossel.
– … Non mais ça va pas ou quoi?!?, Envoyez-les sur les roses, je n’avouerai jamais, répondis-je par réflexe pavlovien contre les quémandeurs, en me dressant comme un pénis entre deux coussins mis en désordre par l’effet de cet électrochoc. Virgile Rossel est un homme très cultivé qui a marqué son époque, poursuivis-je, il a frappé de son coing, non, mettez coin, ils ne comprendraient pas, tout le droit privé du début du siècle passé, il a une plaque de pierre à son effigie à droite dans la montée de Tramelan à laquelle je jette un œil chaque fois que je monte aux Enfers et il a produit plein de choses par ailleurs, dont des ouvrages notamment poétiques. Mais qu’est-ce que vous voulez que je dise ou écrive de pertinent sur cet éminent personnage avec qui je n’ai rien en commun? Cela n’a pas de sens. La seule chose qui me relie concrètement à lui, c’est deux notes marginales de mon ami Tercier où nous nous côtoyons, M. Rossel pour son style austère et moi pour mes polars crapuleux. Non, ça n’ira pas. Dites non.
«Celui qui»
François Berger
Avocat, écrivain, ne sont-ce pas deux activités non seulement de l’esprit mais aussi du corps? Les effets de manches du plaideur dans les prétoires, la main de l’auteur qui trace patiemment des lignes sur la feuille ou la toile de l’ordinateur. N’est-ce pas un peu à l’image des sillons du cultivateur? Et cela peut ne rien donner ou si peu. La littérature et la justice connaissent aussi des saisons et des régions plus clémentes que d’autres. Mon père était avocat et aurait voulu devenir écrivain. Il aimait les livres. A la maison se trouvait une grande bibliothèque où il passait souvent ses soirées. Il lisait, il écrivait. S’il commença maintes fois à écrire ce qu’il appelait «mon livre», il ne le termina jamais. Un jour il n’en parla plus, sans s’en désoler ou tomber dans l’amertume. Il resta ce qu’il était, un remarquable pénaliste, un maître du verbe. La veille d’une audience importante il travaillait parfois tard à son petit bureau à côté de la bibliothèque. Il y préparait sa plaidoirie. Nous n’en savions pas plus. Il parlait peu de son travail et il ne fallait le déranger sous aucun prétexte.
Le grand écart
Pierre-Alain Tâche
Il ne m’aurait pas déplu d’être poète, à l’âge où le choix d’un métier devient inéluctable. De n’être que poète; car je tenais à la différence déduite unilatéralement d’une pratique confidentielle et comme effarouchée de l’écriture. Je rêvais de me maintenir à distance, où souffle le vent de l’imaginaire. Je comptais beaucoup sur l’inspiration (mais je me suis dépris, depuis, de cette fiction navrante), au chant qu’elle ferait naître et qui aurait pouvoir de me garder dans une marge où je discernais la figure solitaire de quelques «phares» de mon panthéon. J’opposais ainsi la poésie aux assauts quotidiens de la contingence, mais sans voir qu’exercée de la sorte, ingénument, elle me protégeait tout autant de la «rugueuse réalité» rimbaldienne, à laquelle il faudrait bien, un jour ou l’autre, me confronter. Et cela, je le savais déjà, sans le savoir vraiment, ce qui fut de nature à faciliter mon choix. J’eus beau apprendre par cœur «Le bateau ivre», le déclamer comme une profession de foi aux tables des cafés, quand je me sentais à deux doigts d’être pris dans la trappe, je finis tout de même par devoir admettre que, n’étant pas vraiment «voleur de feu», je n’étais pas prêt à tout miser sur un seul cheval, qui plus est famélique. C’est ainsi qu’après avoir éliminé d’autres voies trop aléatoires à mon goût, voire impraticables à raison de mes faiblesses en mathématiques, en chimie ou en physique, je devins étudiant en droit. Par déduction, plus que par résignation. Et je voudrais qu’il soit bien clair que je ne l’ai jamais regretté – que ce soit dans la pratique du barreau ou dans l’exercice de la magistrature cantonale.

Le juriste
Joseph Voyame
Etudiant, avocat
Virgile Rossel avait une passion, les lettres, et un métier, le droit. Il y ajouta la politique. Consciencieux et doué d’une puissance de travail exceptionnelle, il ne négligea aucune de ces activités, mais il les pratiqua avec un plaisir inégal.
Il aligne des vers dès quatorze ans. Après son baccalauréat, il aurait préféré vivre d’art ou de littérature. Mais son père en décide autrement et il obéit: il sera avocat. Il se console en pensant qu’il pourra mener de front littérature et jurisprudence.
Le voici donc, toujours rimant, qui étudie le droit à Leipzig, à Strasbourg, à Berne où il obtient son doctorat. Puis il s’initie à la pratique à Delémont, chez un avocat réputé, Me Robert Bailat. Il aime la ville et le maître. Mais il regrette que le droit «soit, chez nous, de l’avocasserie vulgaire, un métier à gagner de l’argent et à se ramollir». Il n’en passe pas moins son examen d’avocat et il ouvre son étude à Courtelary. Il est sérieux, avenant; ses affaires prospèrent. Mais la poésie ne le lâche pas et il publie son premier recueil de vers. Toujours déplorant que «le Code [l’] atrophie et [que sa] lyre s’empêtre dans la procédure.»
Le barreau ne le retient pas longtemps. Après moins de deux ans, il est appelé à l’Université de Berne.

Le juge fédéral
Arthur Aeschlimann, Franz Kessler Coendet
Le 12 mars 1912, les Chambres réunies de l’Assemblée fédérale ont attribué cinq postes de juges nouvellement créés au Tribunal fédéral; c’est dans ce cadre que Virgile Rossel a été élu juge fédéral. Il avait alors à peine 54 ans.
D’après les documents conservés dans les archives du Tribunal fédéral, il est entré en fonctions le 1er avril 1912 et a démissionné le 31 décembre 1932. Il est mort quelques mois plus tard, le 29 mai 1933. Son fils Jean Rossel lui a succédé en tant que juge fédéral, exerçant cette fonction de 1933 à 1942. Virgile Rossel a appartenu – pendant toute la durée de ses fonctions de juge fédéral – à la IIe Section civile, qu’il a présidée de 1926 à 1932. Il ne faisait cependant pas partie de la Chambre des poursuites et des faillites, composée de trois juges, même si celle-ci était, du point de vue de l’organisation du Tribunal fédéral, intégrée dans la IIe Section civile. En revanche Virgile Rossel a rempli des fonctions dans l’administration de la justice pénale du Tribunal fédéral. Il a fait partie de la Cour de cassation de 1913 à 1918 et de la Cour pénale fédérale de 1919 à 1928. Il a été vice-président pour les années 1927 et 1928, puis en 1929 et 1930, président du Tribunal fédéral.
Le monde (politique) selon Virgile
Alain Clavien
Virgile Rossel est un écrivain qui s’inscrit et veut s’inscrire dans son époque. Pour un historien, c’est ce qui fait son prix. Il s’inspire souvent des grands problèmes de son temps – question sociale, développement du tourisme, fossé intellectuel et moral qui se creuse entre Romands et Alémaniques à propos de l’Allemagne, etc. – qui donnent le cadre et le thème de plusieurs de ses romans. Rossel rend compte, dans une sorte de premier degré, avec ses lunettes radicales et bourgeoises, d’une atmosphère, de préoccupations, de pratiques, de codes sociaux, bref d’un «monde d’hier» qui nous est aujourd’hui devenu étranger.
Dans ce cadre, l’écrivain tramelot enchâsse souvent une même intrigue, ou du moins les mêmes personnages: un père absent (absorbé par son métier, par la passion politique, par la boisson…) ou décédé, une mère fatiguée et déçue par son mariage, un fils étudiant dissipé et arrogant, une fille modèle, belle, bonne, intelligente, (trop) sensible et prête au sacrifice de son amour pour obéir aux conventions sociales. Héros de plusieurs romans, Clément Rochard (1903), Les Deux Forces (1904), Le Maître (1906), Blanche Leu (1907) ou encore le Roman d’un neutre (1918), ces personnages, dont la psychologie est apparemment peu complexe, semblent essentiellement des personnages types.
Un intellectuel organique du radicalisme suisse
Claude Hauser
«Tout groupe social qui naît sur le terrain originaire d’une
fonction essentielle dans le monde de la production économique,
se crée en même temps, de façon organique, une ou plusieurs
couches d’intellectuels qui lui donnent homogénéité
et conscience de ses fonctions.»
Antonio Gramsci


Virgile Rossel a-t-il été un intellectuel organique? Certainement, en tant que promoteur et défenseur d’un ordre politique et social fondé sur les valeurs héritées de la Suisse radicale de 1848: il en a été le commentateur avisé des fondements juridiques, à partir desquels il a développé son action maîtresse. Mais aussi comme historien d’une littérature suisse qu’il aurait aimé voir accéder à l’autonomie entre les plus vastes champs des lettres françaises et germaniques: il a consacré à ce sujet des travaux d’érudition critique pionniers qui ont longtemps fait date. Enfin, en revêtant l’habit parfois étriqué du chantre appliqué d’une société bourgeoise malmenée par les conflits politiques et sociaux qui émaillent le tournant du XIXe-XXe siècle: Virgile Rossel aura ici œuvré à en maintenir autant que possible l’assise, sur un étroit chemin littéraire pavé des meilleures intentions helvétiques et morales qui ont pour nom bonne conscience, humilité, esprit de concorde, prudence et charité bien ordonnée.
Le Parti radical-démocratique suisse à la Belle Epoque: Heurs et malheurs du parti de Virgile Rossel
Olivier Meuwly
Vers le tournant de 1891
En 1874, les radicaux suisses peuvent se réjouir. Certes, la «famille radicale», pour reprendre l’expression forgée par Erich Gruner est toujours aussi divisée: l’aile démocrate, puissante en Suisse orientale et à Zurich, n’a pas grand-chose à voir avec les représentants de la grande industrie, réunis dans le centre parlementaire; de même, les plaies entre Romands et Alémaniques, creusées lors des épiques débats constitutionnels des années précédentes, ne sont pas encore recousues. Mais ces débats parlementaires, entamés dès la Constitution de 1848 sous toit, paraissent justement avoir enfin trouvé leur épilogue en 1874: un compromis a été élaboré, où se mêlent nécessités centralisatrices et respect des traditions fédéralistes; la majorité parlementaire, réunie sous cette bannière parfois assez floue qu’est le radicalisme, pourra désormais s’atteler à la mise en œuvre du programme proposé par la nouvelle Constitution fédérale.
Virgile Rossel et son lieu natal
Roland Stähli
C’était au crépuscule d’une journée à rares flocons de neige, au début de décembre 1928. Ma mère avait quitté son établi près de la fenêtre, éteint son quinquet et nous étions, avec mon petit frère, autour du fourneau à pétrole sur lequel rôtissaient quelques marrons. Une flamme mince et brillante, dans un tube de verre rouge, répandait une lumière qui semblait annoncer Noël…
Tout à coup, la porte s’ouvrit et mon grand-père Abel apparut, le visage heureux. Il nous embrassa et nous annonça: «Je viens d’apprendre, en sortant de la fabrique, que Virgile Rossel a été nommé aujourd’hui président du Tribunal fédéral, à Lausanne. Son cousin Adam m’a dit que les cloches allaient sonner ce soir, afin que toute la population de Tramelan connaisse le nouvel honneur qui vient d’être accordé à notre concitoyen. De ce pas, je vais à la poste pour envoyer un télégramme à mon ami Virgile…»
Grand-papa
Jacques Rossel
Le gamin
J’étais un gamin de six ans. Ma sœur Claudine-Edith avait quatre ans. Deux semaines en été, une semaine en hiver, nous étions, avec maman et papa les week-ends, chez grand-papa et grand-maman de Lausanne, à La Montanelle, avenue de Beaumont, chemin Verdonnet.
Le gamin que j’étais avait vite compris que grand-papa, que nous voyions peu, était la personne principale de la maison. Cette maison avait un attrait tout particulier avec son jardin. Elle se trouvait sur une colline, en bordure de l’avenue de Beaumont, flanquée d’un grand sapin du Jura. J’aimais beaucoup ce jardin. Une grande terrasse revêtue de gravier désherbée régulièrement, où grand-papa faisait disposer les arceaux pour le croquet avec la cloche au milieu. Cette terrasse avait aussi une prolongation côté ouest où se trouvait un magnifique tilleul qui embaumait tout le jardin, autour duquel on pouvait courir.
«Tu courais», me disait encore peu avant sa mort, ma cousine Edith, de Saint-Gall, du même âge que Claudine. Sa famille était parfois à La Montanelle, en été, en même temps que nous. La grande maison le permettait.
Virgile Rossel dans l’intimité
Roland Stähli, Jean Rossel
Quelques années après le décès de Virgile Rossel, le président de la Section de Berne de la Société jurassienne d’Emulation demanda à son fils Jean de «parler de son illustre père dans une conférence». Après avoir hésité, l’aîné des enfants Rossel «comprit qu’un fils ne saurait se soustraire au devoir sacré d’entretenir la douce flamme du souvenir.»
Le juge fédéral Jean Rossel, qui avait succédé à son père au Tribunal fédéral de Lausanne, accepta donc la proposition qui lui était faite, mais en spécifiant qu’il ne parlerait guère des œuvres littéraires et de l’activité politique de l’auteur de ses jours, mais qu’il évoquerait plutôt la vie familiale à Berne, au temps de sa jeunesse. Il ferait ainsi mieux connaître l’écrivain et magistrat dans l’intimité, ses habitudes de travail et sa conception de l’existence.
Dans sa conférence, Jean Rossel décrivit la vie de son père dès l’enfance à Tramelan jusqu’aux dernières années passées au bord du Léman, confirmant qu’il était homme «assoiffé d’idéal, de rêverie et d’affection, répugnant à toute vie tant soit peu légère», mais relevant aussi son sens pratique, sa fermeté et son énergie, son esprit très indépendant, son humour et son amour passionné du travail: «J’ai autant besoin de travail que d’air», avouait le poète et magistrat.
Les archives de Virgile Rossel
François Noirjean
Au cours de sa carrière, Virgile Rossel a occupé des fonctions qui l’ont placé sur le devant de la scène et lui ont conféré une réelle notoriété. Il est nommé professeur de droit français à l’Université de Berne dès 1883; il siège au Conseil national de 1896 à 1912; élu juge au Tribunal fédéral, il y reste jusqu’à un âge avancé, de 1912 à 1932. Dans chacune de ses fonctions, il se distingue: il revêt la charge de recteur en 1893-1894 et en 1907-1908 à l’Université; il préside le Conseil national en 1909-1910 et plus tard le Tribunal fédéral en 1929-1930. Notoirement connu comme l’un des coauteurs du Code civil suisse, Virgile Rossel a ouvert des chantiers gigantesques en histoire de la littérature suisse et francophone, exercé comme critique littéraire, élaboré une œuvre littéraire propre considérable et diverse (poétique, romanesque, dramatique, narrative, biographique, historique, etc.). L’homme de lettres s’implique fortement dans toutes les activités qui l’occupent. Joseph Stockmar lui décerne ainsi le titre de « défenseur-né de la langue française à l’Assemblée fédérale. Elle a bien besoin d’aide, la pauvre!»
Chronologie
Roland Stähli
(avec le concours de Patrick Amstutz)

1858
19 mars. Naissance à Tramelan-Dessus de Virgile Rossel, premier enfant de Julien Rossel et d’Elise, née Vuilleumier.

18 avril. Baptême par le pasteur Philibert Gobat, ami de la famille Rossel et père d’Albert, futur Prix Nobel de la paix.

1863
9 septembre. Décès de sa mère Elise, dont l’absence « laissa à jamais son cœur meurtri. »

1870
30 avril. Départ pour Bümpliz, « afin d’apprendre l’allemand ».

1871
10 octobre. Entrée à l’Ecole cantonale de Porrentruy, en 3e littéraire, où il aura, dès 1875, Robert Caze comme professeur de littérature française.

1876
20 août. Obtention de son certificat de maturité (baccalauréat).
Automne. Début des études universitaires à Leipzig, continuées successivement à Strasbourg, Berne et Paris.

1879
27 juillet. Doctorat en droit à l’Université de Berne avec une thèse sur Les Traités d’extradition de la Suisse.

1880
16 janvier. Commencement d’un stage d’une année chez Me Robert Bailat, avocat à Delémont.

1881
2 juillet. Obtention de la patente d’avocat bernois, puis ouverture, le même mois, d’une étude d’avocat à Courtelary.

1882
Chants perdus.
Bibliographie sélective
Emma Chatelain
(avec le concours de Patrick Amstutz)

Œuvres de Virgile Rossel

OUVRAGES

Poésie

Chants perdus, Paris, Sandoz et Thuillier, 1882, 254 p.

Nature, Paris, Alphonse Lemerre, 1886, 143 p.

La Seconde Jeunesse : journal d’un poète, Lausanne / Paris, H. Mignot / P. Monnerat, 1888, 197 p.

Poèmes suisses, Lausanne, F. Payot, 1893 [achevé d’imprimer : octobre 1892], 149 p.

Poésies : 1881-1898, Lausanne, [s.n.], 1899.

Nivoline, Neuchâtel, Attinger, 1900, 92 p.

Epître sur nos auteurs romands, La Chaux-de-Fonds, Imprimerie du National suisse, 1909, 27 p.
Floréal, Laupen, Société polygraphique, 1928. [Tiré à part des Actes de la Société jurassienne d’Emulation, 1927 : voir ci-dessous.]

Là-haut sur la montagne (poèmes alpestres), Lausanne, Spes, 1928, 76 p.

Au Cœur de la vie (Vers – Sonnets et poèmes – Petite et grande patrie*), Lausanne, Spes, 1935, 167 p. [*En fait, dans l’ouvrage, par deux fois, cette dernière partie est intitulée « Grande et petite patrie ».]

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