REVUE N° 79
Littérature XIV

Souvenirs d'enfance... C'est d'abord l'expression d'une expérience personnelle, une image de l'enfance influencée par la vie et la pensée même de nos auteurs. Qu'elle prenne ses racines dans des souvenirs réels ou imaginaires importe peu. Tous ces textes nous content des traces de vies, d'une vie, de nous-même, des trace d'un passé enfoui et retrouvé. Souvenirs d'une enfance joyeuse, faite de rires et de jeux, ou souvenirs sombres, d'humiliations, de peurs et de souffrances. Selon les moments, l'enfance est lumineuse, complice et en phase avec les adultes, ou noircie par leur violence ou leur incompréhension.

     
NUMÉRO ÉPUISÉ
 
     
  • Sommaire
  • Impressum
Intervalles Préface
Sylviane Chatelain Mes deux côtés
Suzanne Wallis Pégase
Roger-Louis Junod L'enfance
Hughes Richard Chemins d'enfance
Francis Bonca Regards en arrière
Claudine Houriet Ma carte du Tendre
Juliette d\'Arzille Tourne la Terre
Francis Huguelet Le Trou de la Lune
Francis Zeller Noël
Pierre Chappuis Partie remise
François Beuchat Fragments / Petits mondes
France-Line Genêts Ce qui a disparu
Jehanne Carnal La robe rouge
Format 170 x 250 mm
Nombre de pages 168
Illustrations Nombreuses illustrations N/B inédites
Conception graphique Hot’s Design Communication SA, Bienne
Impression Ediprim SA, Bienne
©Intervalles
N° 79  Littérature XIV
Titre
Auteur
texte
Préface
Intervalles
Souvenirs d'enfance… Au premier abord, le sujet peut sembler léger. Ne va-t-on pas tomber dans le piège de la nostalgie un peu béate, l'apologie du bon vieux temps de l'innocence ? Ne va-t-on pas se cantonner aux jeux d'enfants rigolards ou à l'invention de souvenirs glorieux parce que transformés par le Temps ? Et pourtant !... A travers les textes des écrivains qui nous ont fait le plaisir de participer à ce numéro, nous découvrons une vision de l'enfance qui n'a rien de superficielle.
C'est d'abord l'expression d'une expérience personnelle, une image de l'enfance influencée par la vie et la pensée même des auteurs. Qu'elle prenne ses racines dans des souvenirs réels ou imaginaires importe peu. Tous ces textes nous content des traces de vies, d'une vie, de nous-mêmes, des traces d'un passé enfoui et retrouvé. Souvenirs d'une enfance joyeuse, faite de rires et de jeux, ou souvenirs sombres, d'humiliations, de peurs et de souffrances. Selon les moments, l'enfance est lumineuse, complice et en phase avec les adultes, ou noircie par leur violence ou leur incompréhension.
Mes deux côtés
Sylviane Chatelain
Eh oui, comme le petit Marcel, j'ai eu, moi aussi, dans mon enfance, mes deux côtés.
Dans ma famille comme dans la sienne, c'était l'un ou l'autre, il fallait choisir. Et d'abord prendre des directions opposées, ensuite pénétrer dans les domaines, aussi dissemblables qu'elles l'étaient elles-mêmes, de mes deux grands-mères.
Celle de la Montagne et celle du Lac.
D'un côté, une mer immobile, les vagues pétrifiées du Jura, ses innombrables replis où s'accroche l'écume des bois.
De l'autre, la fluidité des couleurs et des lignes, les tendres épaules des collines, les frissons qui courent, sous le vent, à travers l'échine des champs et les lacs, toujours défaits, toujours changeants, occupés, dirait-on, à se dérober sans cesse aux regards.
Mes grands-mères, la longiligne et l'anguleuse, l'insouciante et l'économe, la seconde plus menue que la première, je le sais aujourd'hui, mais qui, à l'époque, me donnait l'impression d'être plus massive, plus pesante, toute carrée dans ses certitudes, le menton volontaire, les lèvres si continuellement serrées qu'elles avaient fini par s'effacer et dans ses yeux rôdait cette redoutable lueur d'ironie, tandis que l'ovale fin du visage de l'autre, autour de son regard clair, autour de son sourire, se perdait en rides légères.
Pégase
Suzanne Wallis
En mai, à l'occasion de la foire annuelle, le père Pacioli arrivait avec son manège, en même temps que d'autres forains. En automne, il venait seul ; un beau jour il était là, il s'installait sur la place de la Gare, bien en vue et maître de l'endroit. Seul ? Entendons-nous : lui, sa femme et une ribambelle d'enfants.
C'était un type bizarre le Pacioli. Animé d'une âme d'enfant, long, dégingandé, il avait l'air d'être bâti tout en gros os mal ajustés. Sa femme, par contre, était plutôt courtaude ; elle avait la poigne solide, le cheveu crépu, la voix décidée et le derrière traînant. Nous l'appelions la Patchiaule, mais à distance ou, si vous préférez, avec respect. Puis il y avait un nombre impressionnant de petits paciolards, mélange varié à l'infini du père et de la mère, dont aucun ne semblait être ni convaincant ni définitif, car chaque année ou presque, une nouvelle variante venait s'ajouter aux anciennes.
L'enfance
Roger-Louis Junod
Mes premiers vrais souvenirs datent de 1929, l'année de mes six ans. (Mon frère Eric aura cinq ans en août). J'appelle vrais souvenirs ceux qui nous font retrouver des sensations et des émotions.
En 1929, nous avons quitté notre maison de Corgémont, dans le vallon de Saint-Imier, pour Leysin où mon père allait diriger le travail des malades de la clinique Manufacture du docteur Auguste Rollier. La clinique encore en chantier, nous avons habité un appartement dans une maison qui s'appelait la Ruche, à côté d'une plus grande nommée Le Bouton d'or. Impossible de revoir la cuisine et les chambres de notre appartement. Je me souviens d'un monsieur assez âgé que nous rencontrions dans l'escalier, le locataire de l'autre appartement, Monsieur Chéron, joueur d'échecs professionnel. Ni Eric ni moi n'avions la moindre idée de ce que pouvait être ce jeu mystérieux.
Chemins d'enfance
Hughes Richard
Tout paysage est un langage
Quand vous vous réveillez
Quels chemins ont ensemencé vos songes ?

J'étais à peine sec derrière les oreilles que déjà les chemins m'intriguaient. Maman, où s'en vont-ils ? Maman, pourquoi se tortillent-ils dès qu'une rampe ou le moindre raidillon se présente ? Pourquoi certains s'immobilisent-ils tandis que d'autres partent si loin que nos yeux peinent à poursuivre leurs méandres ? Est-ce Chasseral qui les aspire ? Ou le ciel ? Ou l'horizon ? Ou ce qui par-delà les pâturages, les forêts et les crêtes, se dérobe à notre regard, cet envers des choses si mystérieux qu'aucun enfant n'oserait s'y risquer surtout si, comme moi, il tient à peine sur ses jambes ?
Regards en arrière
Francis Bonca
Petite chronique d'une enfance perdue

Les premières années de l'enfance, que nous le voulions ou non, jouent un rôle déterminant dans notre destin, même si d'aucuns peinent à l'admettre ou en rejettent carrément l'idée.
Belles, terribles ou dramatiques, ces années ont laissé en nous des marques profondes, indélébiles à tout jamais.
J'ai vécu dans mon village natal jusqu'à l'âge de dix ans. Si mon enfance s'est déroulée en dents de scie, avec des hauts, des bas, des plages de douleur, elle a été marquée, plus encore, par des périodes de bonheur intenses, la lumière ayant prévalu sur l'ombre, à l'image du cadran solaire que l'on pouvait voir autrefois sur une maison du village, aujourd'hui disparue, et sur lequel était inscrit : Horas non numero nisi serenas __ je ne compte que les heures claires !
En ce qui me concerne, il en a toujours été ainsi !
Enfant solitaire, je m'évadais par le rêve. Dans ma bulle, le monde me semblait plus vivable, infiniment plus juste…

Ma carte du Tendre
Claudine Houriet
J'aime les mains fines, élégantes. Avec des ongles taillés en pointe comme des griffes de nacre. Les miennes sont courtes, les articulations de mes doigts lourdes, mes ongles sans grâce. Avec l'âge, leurs veines se sont gonflées, de plus en plus apparentes. Un peu de dépit me vient en les regardant. Puis je souris. Cet entrelacs proéminent, je le tiens de mon père. Comment ne pas accepter cet héritage, même s'il me déplaît ? Sur le dos des mains paternelles, je revois l'épais réseau sanguin, le jeu des routes et des carrefours, les bifurcations, la longue échappée de cordes remontant l'envers du bras. Toute à ma leçon de géographie filiale, je suis le dessin des rivières, m'embarque sur les fleuves, accoste sur les îles jalonnant le parcours. Dans ce voyage-là, dans ce retour aux sources, impossible de m'égarer. J'ai pour moi le plus efficace des GPS. Le guide sûr qui me conduira dans les régions reculées sans me tendre de pièges. Ma carte du Tendre, qui ne sera pas celle de mes amours, mais le relevé de mes souvenirs d'enfance.
Tourne la Terre
Juliette d'Arzille
…la tendresse de ces sentiments
qui font chanter nos os comme des flûtes !


– Parce qu'on m'avait pris pour confident ou que j'essayais de comprendre sans juger, j'ai tant de fois été trompé ! Je ne supportais plus l'esprit de suffisance de notre génération : tellement sûrs d'eux-mêmes, mes contemporains ! Ils sont tous docteurs en ceci, docteurs en cela, ces collègues ; ils se précipitent aux portillons pour obtenir des places devenues si rares. Ils ne lisent plus de livres, ils n'en ont pas le temps, disent-ils ; ils les achètent, en parlent en ne les ayant que feuilletés. Ils ouvrent un journal, de temps en temps, pour en consulter les titres ! J'essayais de m'interposer pour parler d'autre chose, amorcer une conversation différente ou même mettre fin aux médisances quotidiennes propres à cet esprit de battant, de carriériste. Je tentais d'élever comme un mur entre toutes ces sortes d'animosité, de haine, de querelles, en réalité sans fondement. Nos pères, eux, possédaient comme un trésor, un ou deux livres qu'ils avaient lus et relus au cours des ans. Ils avaient appris quelques poèmes dans leur enfance et pouvaient encore réciter Victor Hugo par cœur ; ces ouvrages les avaient marqués, les avaient aidés à vivre. On est étonné, ils lisaient même du Voltaire !
Le Trou de la Lune
Francis Huguelet
La journée avait été rude dans la terre noire de Saing où, la pluie menaçant, on s'était hâté d'arracher au croc une vingtaine de sacs de pommes de terre. L'automne, bien engagé, amenait ses premières brumes sur l'étang des Bains. Avant le lever du soleil, le givre figeait les sureaux rouges des talus du chemin de l'Envers.
Assis à la table de cuisine, éclairée par une pâle loupiote, grand-père Ariste consultait l'almanach.
Il avait la passion des cycles lunaires et du positionnement des étoiles, à une époque où bien des sceptiques ne pouvaient imaginer la Terre tournant autour du Soleil, à commencer par grand-mère Marie qui avait pour principe de le contredire et de mettre en doute son érudition.
Et puis, grand-mère Marie était native d'Orvin et correspondait avec une cousine établie à Philadelphie !
Alors, grand-père ne prenait pas le risque de répliquer, lui qui se contentait, chaque Nouvel-An, d'adresser ses vœux à une sœur mariée à Bévilard !
Noël
Francis Zeller
Avez-vous vu l'enfant se réjouir et mettre dans son passé les larmes du matin ? Ce soir, il y a cérémonie à l'église, on écoutera parler le prédicateur ; toute une cérémonie de grâce et beauté – c'est Noël, il y a répit, il faut le vivre avec ferveur – c'est le Noël des enfants, ils seront là, tous, attachés à écouter les orgues jouer, et il y aura quelqu'un pour allumer les bougies du grand sapin, près de la chaire, et les enfants auront des chansons dédiées à la circonstance, il y aura de l'émoi et de la solennité, le fond de toutes choses est une prière, il n'y a que la bêtise humaine pour croire que les vivants sont sauvés ; irez-vous écouter chanter les enfants, ce sont des chants pour glorifier, il y a le sort de la terre et puis le reste, croire est une grâce donnée aux petits, à ceux qui s'émerveillent encore, à l'élémentaire de la vie.
Et l'enfant se réjouit, à la gravité des temps, il préfère l'oubli – l'oubli qui est une chose admirable ou terrible alors, quand survient le hasard, on ne peut concevoir un monde sans oubli, et oubliant tout de même – le sort des jours, la petite enfance, la lassitude – l'enfant se réjouit en pensant à la petite étrenne qu'il recevra, c'est Noël, chantons pour honorer la dernière vertu qui remplit le monde, faire et croire sont semblables en leur ultime faveur, leur ultime demeure. L'âme sera forte aux frontons des édifices religieux, l'âme verra le jour partir en une dernière dévotion, il n'y a pas d'âmes perdues, il faut aller son sort. Puisse l'âme dire, en des temps plus favorables, que le monde était beau, et que le salut viendra par une dernière miséricorde, on a tort de laisser le temps aller sans s'avertir.
Partie remise
Pierre Chappuis
L'enfance ? Là où, à la faveur d'un mot, l'espoir naissait d'y être pour un peu reconduit, le demi-jour de la vieillesse
aura brouillé la trace. Partie remise.

La volière du jour : efflorescence verbale éclose au plus clair de la conscience, riche d'échos intérieurs prêts, on le sent, on le voudrait, à se libérer. Le regard se plaît, qui ne va pas de toutes parts jusqu'à l'infini, pas plus qu'il ne se heurte à des murs opaques (quitte à bénéficier de l'échappée d'une fenêtre). Limité, mais de plein air, l'espace est assez vaste – « Les grands bois et les champs sont de vastes asiles » – pour lui permettre d'évoluer, voleter tout à son aise. Domestication de l'espace, certes, mais - jour, transparence, oisellerie – sous des signes favorables.
De si loin, par la seule vertu des mots, la chambre d'échos des mots, mais au prix d'un soudain assombrissement de l'esprit… Volière : celle-ci vétuste (probablement disparue depuis belle lurette), sans oiseaux, sans charme, à l'abandon au fond d'un modeste enclos (jardin serait trop dire) dans le demi-jour de la saison, automne, hiver où, plus qu'en été, mon souvenir, peut-être à tort, situe nos fréquentes visites dominicales.
Fragments / Petits mondes
François Beuchat
Tous les mots
Tous les mots sont d'accord pour faire une longue suite, les fleurs de mai qui ouvrent l'espérance, les orages au coin du ciel d'août, cette fillette qui pleurait sur trois marches d'escalier. Tous les mots sont d'accord pour faire une suite heureuse, mais est-ce que tous les hommes le veulent ? Les hivers de la pensée ont de la peine à disparaître, cela est pesant, mais que pouvons-nous y faire ? Trois lapins attendaient qu'on leur coupe le cou, Pâques arrivait doucement, imperméable beige et foulard oublié. Pages blanches, ou pages lues, cendre imagée, portail de bois, sur la couronne des bonnes fées apparaît l'étoile du berger, nids d'aigles bien lointains, sur toutes les merveilles que l'on peut recenser. Drapeaux et chiffons oubliés, sur le moulin de mon silence j'écris en termes espérés. Tous les mots sont d'accord pour faire une longue suite, tous les mots sont d'accord pour faire une suite heureuse. Tous les mots.
Ce qui a disparu
France-Line Genêts
L'été des prunes écrasées, aux nuages d'abeille.
L'arceau de roses, et ton tablier blanc, à festons,
en contre-jour des marches.
Décoiffée, ou presque, par l'exubérance des buis.
Pas l'endroit le plus beau du jardin ; ne l'a jamais été.

Mais me reste cette lumière, - immense -, de midi. Sur les roses,
le rouge, sang.
Le rouge, goutte à goutte, des roses blessées par le fil rouillé
de l'arceau.

C'est la vie du regard, vert, et vase, qui se mélange de terre, de sable.
Cette vie, toujours alerte, puissante, et ténue aussi, de ces yeux, somme
toute pas très grands !

Mais l'incise, l'incisif, de ce regard, qui fait la pensée juste, le jugement
clair et généralement bon.
L'exactitude indulgente.

Ce qui reste.

Mille pages à noircir, pas à pas, en remontant le chemin creux, en
repoussant le temps, vers ce qui était avant.

Depuis le fond du verger qui s'encanaille de n'être pas taillé ; depuis le
nom qui m'est donné jusqu'à ceux que j'ai choisis pour me continuer ;
depuis le creux de tes bras jusqu'à ta main que j'ai tenue,
que j'ai lâchée...
La robe rouge
Jehanne Carnal
Assise à une terrasse ombragée, les yeux perdus dans l'eau d'un bleu après l'orage. Elle pose son roman sur la table pour tremper ses lèvres dans son verre de vin. En face d'elle, il lit les titres d'un journal en langue étrangère. Ils se regardent. Ils se sourient. Aucun mot n'est échangé. Aucun mot n'est nécessaire. La lumière est celle d'une fin d'après-midi où il a fait très chaud. La complicité les unit. Une force émane d'eux. De leur calme. De leur sérénité. Ils ont fait l'amour avant de venir au café. La force vient de là. La petite place est encore vide. Remplie de leur seule présence. Habitée, presque. On perçoit cet amour qui les unit. Comme si l'air autour d'eux était plus intense. On perçoit l'historique, le lien. Fête. Ivresse. Partage. Quiétude. Simplicité. Proximité intérieure. L'amour. Le leur. Fort.
La lumière baisse un peu. La place revient doucement à la vie. Déjà quelques-uns sont sur la plage. On entend des bribes de conversation. Une langue qui chante. Quelques vieux sont assis. Sur la terrasse, elle et lui. Silencieux. Ils lèvent parfois les yeux de leur lecture respective. Se regardent. Se sourient. Parfois les regards s'égarent vers la mer.
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