REVUE N° 73
Francis Giauque

Il y a 40 ans mourait le jeune poète Francis Giauque (1934-1965). Son œuvre fulgurante, si dense et si douloureuse, occupe une place singulière dans la littérature suisse de langue française.

Différents contributeurs, français et suisses, s’attachent ici à préciser cette place et à éclairer l’œuvre sous un jour nouveau.

     
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  • Sommaire
  • Impressum
PATRICK AMSTUTZ Avant-propos
JEAN-PIERRE BEGOT L'absolu - l'errance - la mort
FRANÇOIS BODDAERT Une insupportable parole
HUGHES RICHARD L'ombre et la nuit
DUBRAVKO PUSEK Quelques notes avant de traduire Francis Giauque
ARNAUD BUCHS Tombeaux du poète
JEAN-JACQUES QUELOZ Résistances
ARLETTE BOULOUMIÉ Images et paysages de la mélancolie dans l'oeuvre de Francis Giauque
DOMINIQUE KUNZ WESTERHOFF La scarification cruelle
TRADUCTION ITALIENNE DE DUBRAVKO PUSEK Parlare solo
GEORGES HALDAS Un calvaire
HUGHES RICHARD Correcteur de nuit aux Imprimeries Réunies de Lausanne
FRANCIS GIAUQUE Lettre à Hughes Richard
FRANCIS GIAUQUE Lettre à Edmond Laufer
PATRICK AMSTUTZ A la mer déliée addenda
DORIS JAKUBEC Soleil éteint ou la brisure sans le Verbe
ANDRÉ WYSS Orphée déchiré avant le chant
EMMANUEL RUBIO Du chant d'Espagne à la chanson défaite
PIERRE VILAR Le poète, l'ombre et le clown
PATRICK AMSTUTZ (avec le concours de Rolande Giauque) Chronologie
PATRICK AMSTUTZ (avec le concours de Jean-Jacques Queloz) Bibliographie
PATRICK AMSTUTZ Notices biobibliographiques
   
   
©Intervalles
N° 73  Francis Giauque
Titre
Auteur
texte
Avant-propos
PATRICK AMSTUTZ
Que Pétrone ou le sage Sénèque, Démosthène ou le vieil Isocrate se soient suicidés, c'était dans l'ordre antique des choses. Que Mishima ou Montherlant, Gary ou Deleuze fissent de même, c'était encore suivant une haute et ancienne conception de la liberté de l'homme. Leurs oeuvres s'étaient alors déjà émancipées de leur vie et de nombreux et fervents lecteurs leur étaient acquis. Il en va autrement du désespoir moderne qui pousse des écrivains en pleine vitalité créatrice, d'aujourd'hui (Lamarche-Vadel, Pasquali) comme d'hier (Nerval, London), d'ici (Crisinel, Schlunegger) ou d'ailleurs (Maiakovski, Pavese), à se donner le coup d'arrêt irrémédiable. Et bien plus encore, quand il s'agit d'êtres tombés dans la fleur de leur jeunesse, tels Valère, Vaché, Duprey, Plath, Essenine, Dagerman, Rigaut, Egolf, von Kleist ou encore Crevel. Francis Giauque est de ceux-ci.
Son destin est celui d'un « soleil noir ». A peine avait-il commencé à briller dans le jour, qu'il s'est mis à brûler dans la nuit. Comme si les dons reçus à la naissance et le talent consolidé par les exercices de la jeunesse n'avaient eu d'autre fin que de permettre de dire, aux frontières de ce qui ne se dit plus, le calvaire d'un être qui « aspirait à la lumière »1, et qui glisse dans l'abysse du désespoir. C'est « du sang sur le soleil », ce sont « des vagues de boue où s'enlisent les chaloupes de l'espérance »2. Les poèmes et les proses qui nous restent de Francis Giauque ne disent que cette chute et cette angoisse dévoratrice.
Peu après la mort tragique du jeune Jurassien, le poète Jean-Georges Lossier rappelait que « ses vers lacèrent comme autant de couteaux, ses vers qu'on doit absolument lire pour suivre le versant le plus terrifiant d'une âme, et qui sont faits à la fois d'une plainte et d'une révolte, brûlants toujours d'une fraternité refusée »3, et nous demandait comment les personnages de ses proses « n'entreraient-ils pas en nous, eux qui n'ont vécu que pour nous rappeler l'infinitude de la souffrance, la part que nous devrions en assumer ? »
Quelle que pût être, dans le malheur, la fascination de Giauque pour le malheur ; quelles que fussent la caresse médusante de l'angoisse et la terreur des braises de la nuit, il importe aujourd'hui de prendre la mesure de ce que nous confie cette oeuvre.
L'absolu - l'errance - la mort
JEAN-PIERRE BEGOT
Le monde vit de nos charniers. C'est dégueulasse. Mes frères, je les nomme : Artaud, Prével, Essénine [...]

Sans doute ne faut-il pas tout chercher à comprendre, à expliquer - ce mot qui n'a guère de sens -. Dans les petits mondes qui sont les nôtres (peu importe lesquels, peu importe où) quelque chose de nous, en nous, s'évade
crie.
Et c'est ce cri, cette évasion - nos tentatives, du moins - qui existent véritablement. Là se situe, pour moi, l'oeuvre écrite, consignée, de Francis Giauque ; son témoignage. Témoignage venu d'un de ces lieux qui se situent aux confins du désert. Nulle part ailleurs...
A un certain niveau (appelons cela « absolu » pour la commodité du langage) tout parcours est solitaire et, paradoxalement bien sûr, c'est de sa solitude même qu'il tire sa plus profonde humanité. Non plus des hasards ou des stratagèmes, mais de ce qui nous habite - et nous dérange en même temps -
ciel mitraillé d'étoiles
mer immobile ...

Là où nous sommes vraiment. Là où nous voudrions n'avoir jamais été et d'où un jour, demain peut-être, nous partirons. Cris des oiseaux qui passent... au loin, là-bas et pour toujours. Ce mot qui fait rêver, de par ses contradictions mêmes.
Une insupportable parole
FRANÇOIS BODDAERT
Lire Francis Giauque est une épreuve, aussi pénible, aussi désespérante que le fut sa courte existence - trop longue, en vérité. Il est de ceux pour qui la mise au monde pèse comme une punition perpétuelle ; ils n'en finissent pas de pousser le cri primal qui déchire, avec le ventre maternel, le silence d'un voisinage enduré comme indéfectiblement hostile et sans cesse menaçant. D'aucuns en deviennent meurtriers, d'autres punissent le malheur intériorisé du monde qu'ils singularisent en s'en retranchant violemment, faute de n'avoir jamais trouvé la clé qui ouvrait la porte d'une vie à vivre - cette vraie vie absente pour reprendre le titre d'un poème de Giauque. Ils sont actifs à l'autodestruction et aux antipodes de la mélancolie ou de l'acédie que l'Eglise poursuivra aussi fermement de sa vindicte que le suicide, car le retranché s'absente de ce monde autant que celui qui s'en abstrait radicalement. Giauque souffrira d'un mal autrement moins contemplatif ! Une psychonévrose torturante le dévorera comme un autre Saturne, à quoi il livrera un combat inutile ; et ses poèmes sont bien la preuve de cette lutte à mort : minutes souvent colériques du constat terrifiant de la défaite. C'est là, sans doute, le témoignage agonique, par l'écriture, le plus courageux qui soit, le plus humain. Chaque poème, chaque prose signent crûment l'échec et, à travers lui, la tentative d'échapper un instant à la douleur, de gagner un peu d'une survie à peine espérée tant la lucidité d'un état sans recours est patente. Et ce « Mourir dans la lumière, jamais » sur quoi se clôt la longue prose d'Anne ne hurle-t-il pas que cette défaite est si insupportable (elle le prive d'une vie possible) qu'il ne saurait être question de jamais pactiser avec elle - même à l'instant d'être anéanti ? Ne pas mourir réconcilié avec ce qui vous a si effroyablement, si méthodiquement détruit - accommodement in fine qui signerait une définitive faillite. Rester, donc, jusqu'au bout un homme en colère, un insurgé !
Francis Giauque vivra très tôt sa mort voulue, qu'il mettra douze ans à rencontrer, faute d'y avoir réussi par deux fois, faute surtout d'avoir en de rares moments pensé qu'il pouvait s'extirper du règne de la souffrance existentielle. Mais contrairement à d'autres poètes malheureux (Nerval, Trakl, Richaud, Dietrich, Lubin...), il n'endura pas sa peine de vivre sans ruer violemment dans les brancards, on l'a dit et on le lit. D'un état progressif de colère, il passa même à la haine jusqu'à en faire parfois le noyau irradiant de son écriture. Georges Haldas consigne nettement, dans sa lucide préface à Terre de Dénuement, qu'il manifestait cette haine au monde et la montrait publiquement, quand bien même peut-il écrire une fois : « Je parle sans haine... ». Les poèmes sont alors la continuation morcelée de cette sorte de transe explosive - ténébreux continuum que l'absence de titre (souvent) et celle de ponctuation placent sous le signe d'une tachygraphie pathético-pathologique ! Et sa haine est alors consolante, sinon rassurante quant à la preuve du combat instinctif...
L'ombre et la nuit
HUGHES RICHARD
Débusqué de sa retraite par l'ardeur vespérale, profitant des moindres bonds de l'ombre pour se propulser de lisières en bosquets, ramper de fourrés en frêles remparts de roseaux, il est venu, comme chaque soir à l'heure violente, s'affaler parmi les broussailles de ce no man's land devenu, à force de refus, son refuge. Nulle trace de bête dans ces parages, nul reptile, du moins en apparence, juste quelques mouches, quelques taons et, dans l'espace, ces passages incessants de corneilles maudissant de leurs craillements le trop bleu du ciel. Etendu aussitôt à même le sol, une touffe d'avoine sauvage comme oreiller et les yeux clos, c'est à peine s'il respire, à peine si, de temps en temps, d'un revers de main, il essuie la bave qui s'est répandue dans sa barbe. Qui, sous cette inertie, devinerait les pensées qui ont précocement dévasté son front, qui saurait remonter jusqu'à l'épisode à l'origine de sa disgrâce ? Comment lui-même s'en rappellerait-il maintenant que l'angoisse est descendue jusqu'aux profondeurs de son être sans lui accorder le moindre répit, la moindre rémission ?
Autrefois - c'est si loin, confus, si nébuleux -, autrefois les soirs tombaient comme des amis revenus d'un beau voyage et, au milieu de la cuisine, la table était dressée pour les accueillir. Tant d'impatiences, tant de péripéties brûlaient leurs lèvres qu'à en débattre on finissait par allumer les lampes. Et lorsque les rires s'essoufflaient, les conversations n'en continuaient pas moins dans le tourbillon desquelles l'enfant s'évadait. Ô brusques envols ! ô lévitations singulières ! rien ne pouvait l'émerveiller davantage. De la sorte, déjà, il prenait ses distances...
Un avion, soudain. Qui, comme pour repérer quelqu'un tourne et tourne par-dessus ces confins de bruyères, de flaches et de lierre. Furieux, il se lève et, du poing, il l'invective en blasphémant. Et après ? Aller où ? Pour faire quoi ? Seul. Toujours seul. Où qu'il soit. Et cette panique au creux du ventre. Où qu'il soit. Elle l'inonde, le ronge. Autour de lui, partout la nuit détale dans les herbes folles, s'insinue dans les ronces, surcharge les futaies. Il voudrait hurler. Ne peut pas. Voudrait pleurer. Ne peut plus. Bientôt la fin. Il la sent qui approche. Peut-être un pont, peut-être un train, peut-être le lac. Enfin, la paix. La délivrance.
Quelques notes avant de traduire Francis Giauque
DUBRAVKO PUSEK
La langue poétique de Francis Giauque ne bouleverse aucun ordre syntaxique : ce sont des répétitions obsédantes, des vers très brefs, mais surtout, des termes d'une immédiate interprétation et dilatation, jaillis du plus profond de ses entrailles.
La contestation intervient plutôt de l'intérieur. Comme suffisent à le prouver des textes moins obscurs, ou plus « classiques », de Terre de dénuement - je songe ici, par exemple, à des pages aux intentions presque didactiques telles que celles de « Mère » ou « Seigneur », ou encore ces compositions extrêmement calibrées comme « tu ne sais rien de mon angoisse » ou « amour que je ne peux chanter » -, Giauque connaît en fait parfaitement des règles qu'il se voit contraint de maltraiter, et il n'est pas du tout (comme d'aucuns pourraient le laisser entendre, non sans malveillance) un poète qui écrit faiblement ou mal (qui hurle) parce qu'ignorant ou vraiment fou.
S'il l'avait voulu, Giauque aurait très bien pu exploiter l'héritage d'un Essénine, d'un Crisinel ou d'un Pavese (des références si justement soulignées par Georges Haldas) et, à son tour, rédiger des vers, et complexes et irréprochables du point de vue de la rigueur logique. Que je revienne sur le nom de Pavese n'est pas un hasard : la présence déterminante du mythe, en premier lieu, et la dimension métaphysique et religieuse (même si elle n'est pas résolue) - si étrangère aux perspectives du néoréalisme, sont essentielles à l'écrivain de Turin, mais aussi au poète de Prêles.
Le renversement de la syntaxe (qui n'intervient que dans la pratique de l'écriture, et jamais dans un cadre théorique) est simplement une zone d'une plus vaste opération d'exploration de tous les modèles stylistiques et rhétoriques successivement tentés, et il est donc nécessaire de le rattacher à une interrogation qui, adressée à la langue ou au langage en tant que codes, ne pouvant faire l'économie de ces modèles : nous parlons, et peut-être même ne pensons-nous, qu'à travers les codes d'une culture déterminée (ce qui vaut du reste tout aussi bien pour les sens, modelés en partie par l'éducation). C'est donc la réalité elle-même qui est en jeu ici, que nous ne connaissons jamais par une expérience directe, immédiate, mais uniquement par des processus interprétatifs qui demandent, justement, l'activation de modèles préconstitués, construits, et non innés.
La désespérance de Giauque - qui ne peut être comprise sans tenir compte d'un contexte historique encore fortement marqué par le scientisme le plus obtus, qui prévoyait des soins comme l'internement ou les électrochocs - n'est donc pas, de quelque manière que ce soit, un présupposé de sa poésie. Elle ne serait jamais qu'un point d'abordage, un territoire dont Giauque se rend maître, quand inéluctablement échouent ses efforts les plus tenaces pour saisir la réalité dans le filet des paroles. Là où Dante, contraint à renoncer à la parole humaine dans la conclusion du Paradis, trouvait en Dieu l'explication ultime, Giauque, lui, fils d'un temps où a été décrétée la mort de Dieu (« [...] / aujourd'hui j'espère férocement que tu existes / [...] »), touche au néant, à un cosmos vide de signification qui offre désormais une liberté infinie et, partant, destructrice de toute cohérence.
Tombeaux du poète
ARNAUD BUCHS
Tombeaux du poète
(Giauque, Crisinel, Schlunegger)

Solitudes de Giauque

J'ai toujours éprouvé un sentiment de malaise, à la lecture de l'oeuvre de Francis Giauque. Je n'entre pas dans cette oeuvre : tombeau où le poète lui-même s'est enfermé, elle m'exclut. L'enfermement dans la maladie, qui, à lui seul, suffit à inscrire Giauque dans la singularité, est en effet comme redoublé par le travail poétique. La poésie de Giauque ne témoigne pas, pour la simple raison que le témoin est désormais seul au monde et que les lecteurs potentiels s'apparentent à ces « salauds patentés / vivant dans la santé du corps et de l'esprit ». Pourquoi écrire, dès lors, et surtout pour qui ? Comment devons-nous quand même recevoir et comprendre cette oeuvre en son étrange singularité ? Toutes ces questions peuvent se résumer à celle-ci : quelle place Giauque accorde-t-il dans son écriture à cette altérité sans laquelle la parole n'est pas échange, mais enfermement ?
Commençons peut-être par rappeler que Giauque n'était pas seul : Haldas et Richard n'ont certes pas manqué de rappeler leur présence aux côtés du poète, mais c'est plutôt du côté des compagnons de maladie qu'il faut chercher la réponse à ma question initiale. Giauque lui-même évoque à de nombreuses reprises les poètes maudits, mais sans doute y a-t-il là pour le poète moins la revendication d'une filiation littéraire que l'aveu d'un grand sentiment d'isolement, de détresse et surtout d'incompréhension. Corbière, Rimbaud, Mallarmé et Verlaine lui-même ont en commun la recherche d'un absolu qui passe par la poésie, et s'ils sont déclarés « maudits » par Verlaine, c'est précisément parce que la portée de leurs textes échappait à leurs contemporains ; alors que chez Giauque, l'écriture n'est pas la cause de l'exclusion, mais plutôt sa conséquence. Les poètes sont « maudits » au sens où Verlaine l'entend dans la mesure où ils sont incompris dans leurs oeuvres et donc rejetés socialement ; dans le cas de Giauque, la malédiction se situe plus en amont, dans l'état psychique, l'écriture se contentant de dresser en fin de compte le constat (pour qui ?) qu'il n'y a « plus de communication possible avec les autres » (Fragment d'un journal d'enfer, p. 278). En maudissant la maladie qui a pris la place de son être, le poète se maudit donc lui-même4, et dans cette perspective, l'écriture constitue plutôt un exutoire où Giauque tente de conjurer la malédiction et de se reconstruire. La poésie de Giauque peut ainsi se comprendre comme un « dialogue » où le « je » et le « moi » essaient de s'accorder pour remédier à la ruine de l'être occasionnée par la maladie ; cette tentative de monologue ne laisse évidemment guère de place pour une autre forme d'altérité que celle, dédoublée, du sujet.
Résistances
JEAN-JACQUES QUELOZ
Le suicide est une très forte affirmation du Vouloir vivre.
Arthur Schopenhauer

Fragment d'un journal d'enfer et Notes sur un carnet se rattachent au même genre littéraire. Il est de ce fait justifié de leur consacrer une étude commune qui, nous le verrons, révélera d'autres analogies entre les deux textes.
Le journal, en raison d'une syntaxe singulière, impose une lecture heurtée. De fait, les phrases sont souvent simples, voire même réduites à un ou deux mots ; conjonctions, déterminatifs et verbes sont fréquemment absents. Cette syntaxe - peut-être faudrait-il parler de parataxe - dénudée, austère, cause des effets de désordre, de chaos, à l'image de ce dont l'auteur se sent menacé, à tel point que « bientôt la main ne pourra plus guider les mots » sur la page. Elle figure de même ce « corps disloqué sur les rochers. Enfin rompu. Foutu. Désarticulé ». En outre, cette syntaxe contribue à dynamiser le texte, c'est-à-dire à lui apporter un rythme rapide qui traduit aussi la précipitation du poète qui « profite d'un instant de répit pour clouer [des] mots sur la page ».
Toutefois, la configuration du journal n'est pas uniforme. L'occurrence des pronoms personnels y dévoile des variations. En effet, la forme plurielle du pronom de première personne apparaît à trois reprises dans les six premières pages du journal. Dans les trois cas, le poète semble parvenir à se distancier de sa douleur, des « montées de l'angoisse ». Ici, il se réfère à son activité d'écrivain.
Imprégner la page vide d'une gangue de pus. Regagner le fond du puits. L'avons-nous jamais quitté ?
Images et paysages de la mélancolie dans l'oeuvre de Francis Giauque
ARLETTE BOULOUMIÉ
Si l'on devait situer Francis Giauque, il faudrait le placer dans la filiation de Baudelaire « l'homme du regret, du remords, de la recherche intérieure, de l'horreur du présent.1» Si le soleil brille dans son oeuvre, c'est un soleil noir qui donne son titre à une sous-partie du recueil Terre de dénuement2. Le soleil noir de la mélancolie l'éclaire comme dans la célèbre gravure de Dürer où un sombre personnage, représentant sans doute le génie humain, médite amèrement parmi ses outils. L'oeuvre de Giauque illustre les pouvoirs que confèrent aux êtres qui l'ont reçu en partage la mélancolie (en grec : la bile noire3). Les mélancoliques auraient une propension à la méditation métaphysique, à la nostalgie. La certitude d'un manque, d'une privation, d'un exil, leur donnerait le sentiment d'appartenir à une race à la fois élue et maudite.
C'est bien cette ambition prométhéenne, cette quête d'absolu qui a pour rançon une chute aussi vertigineuse, qu'évoque Giauque :
nous ressemblons
à ces oiseaux désemparés
que le vent déporte
de tempête en tempête
et qui s'élancent
à l'assaut du ciel
pour retomber calcinés
dans une poussière de sang (ON, 62)
La scarification cruelle
DOMINIQUE KUNZ WESTERHOFF
Le mythe d'Icare est à l'horizon de « cet envol éblouissant / dans le sillage des poètes maudits ».
Identifications parodiques et dépoétisation dans l'oeuvre de Francis Giauque

Dans Ecce Homo, Nietzsche construit un mythe autobiographique qui a pour effet d'instaurer un fatum de l'oeuvre, la nécessité de sa destinée propre : c'est moins l'homme qui naît à l'oeuvre, que l'oeuvre qui naît dans l'homme, le révélant à lui-même en le suppliciant. Dire ainsi « comment on devient ce que l'on est », c'est montrer comment la pensée, dans son entreprise d'« inversion de toutes les valeurs », « en moi s'est fait chair et génie ». L'avènement créateur implique une identification martyrique à la figure du « Crucifié », que l'auteur endosse et renverse tout à la fois : en affirmant être tombé malade pour une société en voie de dégénérescence, puis être devenu philosophe en « portant sur ses épaules le destin de l'humanité », Nietzsche veut sacrifier en lui-même la morale chrétienne. Il répète en pointant le doigt sur ego le mot de Ponce Pilate, cet « Ecce Homo » qui humiliait le Christ, mais c'est pour le retourner en un sacre de l'homme suprêmement dionysiaque : « M'a-t-on compris ? - Dionysos contre le Crucifié... ». La fin du récit autobiographique s'achève sur cette lutte ouverte. L'accomplissement de l'oeuvre est donc inséparable d'un dédoublement parodique du sujet et des figures que celui-ci s'approprie. En imitant le personnage du Christ, en singeant sa passion dans sa propre aventure intellectuelle, en revendiquant de devenir l'« involontaire parodie vivante » de son modèle évangélique, Nietzsche opère une pluralisation du moi, sa dissociation dialogique, voire son descellement indéfini, dans les analogies ironiques qui se jouent et se rompent en lui.
Cette conception de l'oeuvre comme destin, Francis Giauque l'expose dans son Journal d'enfer, et l'autonomie de l'expérience qui s'y affirme est cette fois esthétique : c'est la poésie qui s'impose au coeur du moi, lequel doit la vivre en une épreuve torturante. En effet, tout montre dans ces pages que le poète n'est pas le sujet de son propre « chemin de croix ». L'ambiguïté énonciative de ses comptes rendus de psychothérapie font flotter le discours personnel entre un constat objectif sur soi-même, assorti d'injonctions et d'exhortations en vue d'une guérison, et une parole rapportée, celle, bien sûr, du médecin à laquelle s'identifie la voix du sujet pour en reprendre les recommandations :
Il faut absolument - et c'est vraiment une question de vie ou de mort - que je puisse enfin retrouver un certain équilibre et acquérir le pouvoir de modifier les mécanismes psychiques qui me dévorent.
Parlare solo
TRADUCTION ITALIENNE DE DUBRAVKO PUSEK
per l'affamato cui una lama aguzza squarcia il ventre per l'anonimo che agonizza nel frastuono delle pale meccaniche per il cane che si porta al macello per la bocca chiusa da un bacio fetido per gli occhi passati al vetriolo questo grido che stringe i nostri pugni

Parler seul
DIX POÈMES DE FRANCIS GIAUQUE

pour l'affamé qu'une lame aiguë déchire au ventre pour l'anonyme qui agonise dans le fracas des pelles mécaniques pour le chien qu'on mène à l'abattoir pour la bouche close d'un baiser fétide pour les yeux passés au vitriol ce cri à lier nos poings
Un calvaire
GEORGES HALDAS
[...]
Une chose m'avait frappé : une certaine aménité, chez ce garçon, par rapport à notre première rencontre, un besoin d'amitié, en dépit de tout ce qu'il pouvait dire, et de confiance. Une manière plus posée, aussi, de s'exprimer. C'est avec une voix comme neutralisée déjà, qu'il avait déclaré, sans forfanterie : « Ça va mal. Très mal. Je ne sais pas ce que je vais devenir. »
[...]
La première de ces crises, dont il parlait comme d'un cataclysme, s'était produite en Espagne. Dans des conditions qui devaient marquer le reste de ses jours, en rendant, pour lui, toute espérance de salut, tout retour à la santé impensables.
[...]
Je peux dire que, désormais, la vie de F. ne fut plus qu'un état permanent d'agonie. D'où nul, encore une fois, médecin, non médecin, ne pouvait le tirer. Un être, ainsi, qu'on avait devant soi, à qui on parlait, et qui était comme mort déjà ou ne survivait que dans l'attente et dans la préparation de l'acte final. Une souffrance intolérable. Et une révolte qui ne l'était pas moins. Il était assez effrayant d'entendre F. répéter, pour la millième fois peut-être, avec sa voix monocorde, assourdie, et comme obéissant à une cruelle obsession : « Pourquoi moi et pas un autre ? Pourquoi est-ce moi qui dois trinquer ? » Que pouvait-on lui répondre ? C'était à ces moments-là, je me rappelle, comme si un trésor de vie possible, devenue soudain impossible, au fond de lui avait sombré. Et quelques bulles - ses paroles sourdes, ses plaintes, ses silences surtout - montant des profondeurs, venaient crever à la surface. J'osais à peine le regarder. Mais il arrivait aussi dans le petit restaurant, que la patronne, en train de desservir, prenant le temps de poser un regard sur F., lui demandât : « Ç'a été, monsieur ? » Alors on aurait dit que, remontant lui-même des profondeurs à toute vitesse, il se reprenait, pour être présent, durant une seconde, et répondre : « Très bien, madame. Merci. » Et il y avait sur son visage, en cet instant, quelque chose d'enfantin dans la confiance, une sorte d'intégrité sous les réponses banales, et dans le regard levé sur celle qui venait de lui adresser la parole, un étonnement devant cette gentillesse naturelle, une humanité toute simple. Il en avait, disait-il, perdu l'habitude. Et comme s'il avait voulu profiter de cette émergence dans la conversation ordinaire, il se mettait à raconter, avec l'humour qui lui était propre - une espèce de matoiserie paysanne tout à fait en accord avec son accent un peu traînant de Jurassien - quelques menus faits et épisodes de ses journées de travail.
Correcteur de nuit aux Imprimeries Réunies de Lausanne
HUGHES RICHARD
Jusqu'en décembre 1956 lorsque la librairie Payot, à Lausanne, l'engage comme surnuméraire pour la période des fêtes de fin d'année, hormis les vendanges, quelques travaux de chantier et d'entretien dans des maisons de maître de la périphérie neuchâteloise, jamais Francis Giauque n'a exercé la moindre activité salariée. Après son refus, en juin 1955, de se présenter aux examens finaux de maturité de l'Ecole de commerce de Neuchâtel, hanté par un forcené besoin d'absolu, oubliant le monde et ses amis, il se retire dans sa chambre à Prêles où, volets clos en permanence et fumée en abondance, jour et nuit, il se met à écrire non des poèmes par quoi s'ébauche d'ordinaire une carrière d'écrivain mais des proses, la plupart très brèves, qu'il réunit sous le titre de Fête foraine. Puis, sous l'influence de Samuel Beckett dont il vient de découvrir l'oeuvre, des monologues, soit un ensemble de trois manuscrits (m'en aurait-il caché d'autres ?) qui, s'ils n'ont pas été détruits comme il l'a prétendu, tardent à réapparaître au grand jour...
A part noircir des pages et des pages de sa plume repourvue sans cesse d'encre noire, il ne s'accorde aucun répit, aucune rencontre, aucune distraction sauf, de temps en temps, une virée en ville pour assister à un film (il adore... Errol Flynn !) ou un concert, enrichir sa collection de disques. Les livres - le service étant gratuit comme s'en réjouissait déjà Lénine -, il les fait venir des bibliothèques ou alors, si la canicule tend à perdurer, à pied, par la forêt ou par les gorges, il descend au petit port de Gléresse pour y louer une barque et faire trempette (il était un excellent nageur) au milieu du lac de Bienne. Dès qu'il a posé sa plume, il lit passionnément, les poètes et les écrivains américains de préférence tout en relevant dans d'épais cahiers d'écolier les thèmes, les idées, les visions, les formules qui l'ont frappé. Le journal local auquel les siens sont abonnés, il le parcourt d'un coup d'oeil ; la radio, il ne l'allume qu'à l'heure du bulletin des nouvelles. Par contre, il s'empresse de répondre à ses rares correspondants en les comblant d'informations sur ce qu'est devenue son existence et les projets qui se bousculent dans sa tête. Dès que sur son vélo, son père, le facteur, s'envole pour sa tournée de l'après-midi, il se délasse en accompagnant sur une batterie rudimentaire disposée dans le prolongement de son lit, les blues qui s'échappent des sillons de ses septante-huit tours que, sans relâche, toutes les trois minutes, il retourne ou remplace sur son vieux pick-up. Le samedi soir, quand il consent à me recevoir, au lieu d'aller shooter sur notre place de jeu habituelle, il me soûle de la lecture de ses textes et davantage de jazz (le flamenco viendra plus tard) que de vin rouge, de sorte que je ne rentrais qu'aux aurores, moment dont il haïssait les splendeurs.
Lettre à Hughes Richard
FRANCIS GIAUQUE
Lausanne
[08.07.57 ?]

Je t'écris des Imprimeries Réunies, car ce soir, il n'y a presque rien à foutre.
Pourquoi ce long silence ?
Très simple. Ça va toujours plus mal et je n'avais pas l'intention de te bombarder de missives en forme de S.O.S.
Ici, c'est très drôle. J'ai été convoqué à la direction. On n'est pas du tout satisfait de mes services. Je comprends d'ailleurs. Je passe mon temps à répéter : ça fait chier, je vais foutre le camp. Le directeur m'a déballé la grande salade. Je ne manifeste pas assez d'intérêt pour mon travail, je m'en fous, j'ai une drôle d'allure, j'émets des propos supérieurs, etc..., etc...
Tout cela est vrai. Mais comment voudrais-tu que je m'intéresse à un travail qui m'emmerde outre mesure et que je ne supporte pas physiquement. En outre, je stagne dans une telle « désespérance » qu'aucune occupation, actuellement, ne parviendrait à me dérider.
Pour l'instant, je puis rester, mais à condition que je fasse un effort, que je me transforme, et toute la merde, quoi ! C'est intenable. Une sorte de cauchemar (en petit, en petit, bien sûr !) climatisé. Je ne sais pas ce que je vais entreprendre. Entreprendre, drôle de mot. D'une part je puis rester ici, ça m'assure mon fric, mais je m'étiole à mort (car c'est dégueulasse vraiment ce boulot), d'autre part, j'arrête et je retrouve la misère, les portes closes où l'on frappe... Bonjour monsieur, etc..., etc...
Voilà. Pire. Toujours pire. L'affaissement intérieur. L'horreur de cette ville [mot illisible] à l'américanisme. L'indifférence des gens. Les obsessions sexuelles. (Tu sais où ça mène ces trucs-là !) L'idée de recommencer, de continuer, de recommencer. La maladie. L'incapacité de plus en plus complète d'écrire un poème, d'inventer une histoire, de créer des personnages pour meubler le vide sidéral de sa vie. Voilà. Voilà. Quant au voyage... partir, la rigolade. Je sais très bien ce qui m'attend ailleurs. Les mêmes obsessions, la même merde. Bref, l'ordure. J'exagère à peine. Et la honte 23 ans ! à mourir de rire.
Lettre à Edmond Laufer
FRANCIS GIAUQUE
Lausanne, le 9 septembre 57
Cher Monsieur Laufer,
Durant mon bref séjour de vacances, j'ai eu l'occasion de retourner chez le médecin. Or celui-ci a été formel : je dois arrêter ce travail de nuit, qui ne me convient ni au point de vue physique, ni au point de vue nerveux. Depuis quelques semaines, je ne dors presque plus, et il est bien entendu qu'un tel état de choses ne saurait durer.
Je regrette infiniment de n'avoir pu m'adapter à ce travail de nuit, car je vais me trouver dans une situation délicate au seuil de l'hiver, c'est-à-dire sans travail et physiquement diminué.
J'avais l'intention de tenir jusqu'à fin octobre, mais, dans les conditions actuelles, je crois qu'il est préférable que je parte dès que M. Piguet sera rentré de vacances. (Pour autant que cela soit possible).
Croyez bien que j'ai fait de mon mieux pour satisfaire mes collègues ; je pense cependant qu'il est inutile d'insister. Depuis trois mois, je vis « sur mes nerfs pour pouvoir tenir le coup », ce qui explique bien des choses quant à mon attitude pendant le travail.
A la mer déliée addenda
PATRICK AMSTUTZ
Quelques notes ajoutées, scolies à la mère dédiées, qui n'a pas même pu être gardienne de la mémoire de son fils.
Ce devoir, deux amis, Richard et Haldas, s'en chargèrent. Dès le chemin du Calvaire. D'abord, sur les rives de nos lacs ; ensuite, entre rue des Martyrs et rue de Richelieu.
Pour l'un, il s'agit de sceller un pacte de fraternelle humanité. Dans la pudeur. Citer l'ami F. d'une seule initiale. Dissimuler ou modifier certains faits. Dire N. pour Neuchâtel, S. pour Prêles, Y. pour Yverdon, R. pour Richard, H. pour Hauser. Mettre une gare à la place d'une poste (Jardin des espérances, p. 270). Faire intervenir une cousine quand elle n'y était pas (Ibid., p. 259). Inverser encore l'un ou l'autre détail chronologique. Et, au fond de son « jardin » privé, amonceler quelques lignes mémoriales, fétus « des espérances » dans les andains de l'amitié. Afin que l'adieu soit pardon.
Pour l'autre, l'enjeu est de s'échapper. Trop de proximité. Ne plus écrire aux confins des terres françaises. A l'ombre du miel sombre des sapins. Près des labours odorants et des prairies fleuries. Entre la glèbe et la gerbe. Entre deux ciels. Nearer, my God, to Thee ! Et couler dans la panique. Savoir, oui, comment cela peut être. Alors partir : les villes, les hameaux au fond des combes, les villes, les bouleaux des sagnes. Accueillir les années. Et le temps des vendanges communes enfui, tirer son vin à soi, dans l'or du Chasseral. La véraison des coeurs n'advient pas sans que l'espoir ne traluise.
Pour le reste, qui peut dire l'immensité de la douleur d'une femme dans l'étau de deux tragédies, fille et mère d'un désespéré ? D'une soeur, aimante et dévouée, prise entre deux solitudes ? D'un père, qui s'accroche à son travail et à son silence ?
Que dire de la liberté de rejoindre la mort pour abolir les coups de dés de la vie ? Où est la volonté propre de se suspendre hors la fatalité pour soi-même « devancer l'avance incertaine de Dieu » (Artaud, Sur le suicide), si les Moires sont navrance, épouvante et désespérance ? Quand l'angoisse et la chute laissent le poète totalement nu devant le mystère et sanctionnent l'expérience de l'absence, comment ne pas rejoindre l'absence ?
Soleil éteint ou la brisure sans le Verbe
DORIS JAKUBEC
Francis Giauque, né en 1934, appartient à la génération qui a pris conscience progressivement de ce que ses aînés ont découvert abruptement dès 1945 : les camps d'extermination, les bombes d'Hiroshima et de Nagasaki, leurs conséquences, la division du monde, la guerre froide ; ce qui a frappé durablement les esprits, c'est la destruction identitaire concertée et programmée, ainsi que les travestissements et les dérives des cultures et des langues, frappant de complicité et d'effroi l'humanité, du moins occidentale. Giauque est à la fois proche de ces événements historiques, aussi difficiles à comprendre qu'écrasants, et éloigné puisqu'il n'en connaît que les contrecoups, les révélations et les silences, les tourments et les trahisons ; il en ressent les soubresauts, les peurs, les passions ; l'histoire, fût-elle celle des démocraties et des religions, passe par des atrocités. A distance par son âge, son lieu de vie, sa scolarité où il ne peut s'empêcher d'être un bon élève, il en est proche par sa précocité, par sa curiosité, par son avidité à vivre, à expérimenter, à risquer, en franchissant hardiment les étapes de la maturation, par sa passion pour la lecture et pour la musique qui le propulse en avant ; sa révolte d'adolescent, qu'anime une énergie vitale forcenée, le conduit à tous les excès et toutes les haines, y compris la plus durable de toutes et la plus irrémédiable, celle de soi, peut-être induite par ce sens moral exigeant étroitement lié à l'éthique protestante. Les bourreaux sont là, ils portent des noms, différents dans la sphère personnelle et dans le monde politique, et les dictatures survivent encore comme en Espagne, dont la guerre commence l'année même de sa naissance, et qui va prendre dans sa vie une place importante et complexe puisque c'est là qu'il sera « foudroyé ». C'est sur ce fond des années cinquante où la guerre qui s'est éloignée pèse encore de tout son poids que se joue le destin de Giauque : d'un côté gravité et horreur, sentiment d'injustice, de l'autre désir de liberté, fantaisie débridée, fascination de l'art capable de résoudre les contradictions et de compenser la douleur ; tout le travaille et le tourmente.
L'un des livres qui permet de comprendre l'élaboration du désastre intime qui a été au coeur même de toute l'activité de Giauque est celui de Julia Kristeva, Pouvoirs de l'horreur (1980), qui pose le problème de l'abjection dans ses dimensions anthropologiques, en relation avec la psychanalyse, l'histoire des religions et l'expérience littéraire des écrivains, de Dostoievski à Kafka, en passant par Baudelaire et Bataille ; elle s'arrête aussi longuement sur Céline. En ouverture de son livre, elle aborde par approximations successives l'abjection et semble ébaucher le portrait d'un frère ou d'un double de Giauque, « ni sujet ni objet » :
Orphée déchiré avant le chant
ANDRÉ WYSS
(Notes sur le style de Francis Giauque dans sa poésie)

Poésie et réalité

Parmi les premières images que j'ai eues de Giauque, il y a celle d'un rhéteur ! Il mettait comme adresse d'une lettre à Hughes Richard : « Le Calvaire », et je trouvais là quelque exagération, quelque pose aussi, que ne justifiait pas la douleur vécue. Seulement (je l'ai su plus tard), ce Calvaire n'était rien d'autre que le quartier de Lausanne où Giauque habitait alors ! Pas d'hyperbole, nulle pose, pure objectivité !
Puis j'ai découvert dans Parler seul que la rhétorique était le dernier souci de Giauque, sa poésie n'étant pas une élaboration, mais bien plus un décalque de la réalité. J'ai cru alors que cette poésie était une sorte de cri brutal, trop près de la souffrance ressentie, et pas assez rhétorique justement.
Comme éditeur de la nouvelle Anthologie de la littérature jurassienne, critique de poésie moderne et enfin stylisticien, mon devoir est peut-être aujourd'hui de rétablir cette oeuvre - pour moi d'abord - dans son vrai lieu, à mi-chemin entre la rhétorique et la vie, à mi-chemin entre la littérature et le témoignage.


Du ressassement à la variation

L'oeuvre de Giauque ne dit qu'une chose. Les rééditions de Parler seul fournissent involontairement un indice curieux de cet aspect de l'oeuvre : dans celle qui a été procurée par les Malvoisins en 1969, les poèmes des pages 25 et 26 sont repris textuellement aux pages 78 et 79, dans la rubrique des « Poèmes épars » - avec cette seule variante au début du premier : « chaque aube » dans Parler seul, « chaque mensonge » dans les « Poèmes épars ».
On observe la même reprise dans l'édition qui vient de paraître aux éditions de L'Aire : p. 441 (où l'on croit comprendre que les poèmes dont je parlais sont en fait un poème) et p. 170 (dans la rubrique intitulée maintenant « Autres poèmes » et avec deux autres variantes minimes par le fait que deux blancs ont été supprimés). Or, cette dernière édition n'explique pas plus que les précédentes cette reprise, puisque ce poème est rangé dans l'ensemble des poèmes ici datés de 1965, sans que le lecteur soit averti du fait qu'on retrouve là un texte de Parler seul. Peut-être les différents éditeurs n'y ont-ils pas fait attention parce que la poésie de Giauque étant la reprise ad libitum d'une cellule thématique unique, et redite toujours avec les mêmes moyens, chaque poème n'étant qu'une variante du précédent, on a peu à peu la vague impression du déjà-lu, et l'on ne se rend plus nécessairement compte que telle image, telle expression, tel poème ont vraiment déjà été lus.
Du chant d'Espagne à la chanson défaite
EMMANUEL RUBIO
« L'Amour la poésie », écrivait Eluard. A considérer comme en reflet ces doubles essentiels dans l'oeuvre poétique de Francis Giauque, on ne pourra que mettre en valeur la situation pour le moins difficile de cette oeuvre même. Car l'amour pour notre poète est toujours trop tard venu, et semble porter avec lui, loin de tout espoir, la seule nostalgie d'un monde qui ne saurait être du nôtre. Comment ne pas être saisi, à lire les textes qu'il consacre aux figures ressemblantes d'Anne et Anna, par ce balancement désespéré qui va et vient de la salvation au renoncement, de l'entente à la surdité la plus complète ? De son « incapacité à comprendre les êtres », sans cesse affirmée et sans cesse niée, Giauque semble tirer la matière d'une sorte d'ininterrompu dialogue de sourds. Emblématique, cet échange presque muet : « - Vous ne pouvez pas comprendre. Oh ! si ! je comprenais. » Mais c'est aussi, un peu plus tard : « - Dis Anna ! tu crois qu'on se comprend ? / Je ne sais pas, peut-être. / Penses-tu qu'on aurait pu s'aimer ? / Dans un autre monde, pourquoi pas ? » « D'ailleurs je la comprenais. » « J'ai bien peur qu'elle n'ait rien compris. »
On ne saurait trop prendre garde à ces maladresses. Elles ressortent évidemment du mal qui frappe le poète au sortir de l'adolescence (« Entre les malades et les autres, pas de communication possible. ») Mais ce serait trop peu encore de ne pas voir comment elles affectent la relation poétique elle-même. Car le glissement, du dialogue à l'écriture, des impossibles amants à la rencontre improbable du lecteur, se fait de manière permanente. « Nous ne parlons pas la même langue. » : étonnant interdit au seuil de la lecture, que reprend en écho la défiance la plus grande à l'encontre de la parole elle-même. « Je sais que les mots sont inutiles ». « A quoi servent les mots ? A rendre l'abîme plus infranchissable. » Jusqu'à cette formule pour le moins décisive : « Surtout ne dites pas que vous comprenez. »
Le poète, l'ombre et le clown
PIERRE VILAR
Les clowns n'ont pas de père ; aucun clown n'a de père ; cela ne serait pas possible.
Henri Michaux

Il faudrait pouvoir décrire avec assez de précision non pas ce que sont ces écrits de Francis Giauque, aujourd'hui en majeure partie rassemblés, mais l'effet qu'ils produisent, le lien qu'ils proposent d'accepter pour entrer dans une parole dont on aurait grand tort de penser qu'elle ne sait pas ce qu'elle veut, qu'elle aurait oublié, y aurait renoncé par défaut. Non, ce qui frappe d'abord, et très immédiatement, lorsqu'on lit cet ensemble dans l'ordre supposé de son - bref - développement, c'est la force surprenante de son déséquilibre, et le caractère de décision qui s'y fait jour. Frappante, par exemple, est la résolution de réduire à peu, à très peu parfois les motifs en présence. Ou bien encore, on est saisi par cette curieuse assomption de l'image, qui ne renonce ni à l'évidence d'un stéréotype (les images déjà vues, les réexplorées, les ressaisies au bond, les « mots usés », dit Giauque) ni au pur déchirement d'un évidement : pas un instant le mot vivre, le mot cri, le mot sang, le mot nuit ne songent ici à nous faire croire en leur vertu de réel, ne nous laissent duper par l'illusion lyrique. Pas un instant ils ne quittent cependant le pied de la lettre. Un autre poids d'une autre mesure, dans ces écrits - la mesure de Shylock sans doute, flesh and blood -, exige et du lecteur et du poème une autre simplicité. Il faudrait ainsi oublier ou ignorer la vie, plongé en plein dedans. Lire comme celui-là a écrit.
C'est donc une terrible évidence : on ne parlera pas de ces poèmes, de ces proses déchirées, comme on parle d'une oeuvre poétique portée, voulue, aboutie ; comme on parle des autres, qui ont seulement écrit. « Opéré vivant de la poésie », selon le voeu inhumain de Rimbaud, Giauque nous laisse une double blessure, dont toute son oeuvre porte la marque jumelée.
D'une part, ce primat de la vie, la connaissance intime du prix exorbitant à payer, pour que l'écriture rapporte quelque chose qui puisse être commun avec cette vie, ce primat et cette connaissance jamais négligés s'inscrivent dans le poème sous le signe permanent du déni, de la récusation, et bien peu sera épargné au lecteur inattentif qui n'aurait pas compris. Parler seul, c'est un programme, même si c'est aussi une condition subie. On remarquera que ce programme n'a strictement rien de confessionnel.
Chronologie
PATRICK AMSTUTZ (avec le concours de Rolande Giauque)
1901: 14 octobre : naissance de Max Giauque, buraliste postal et facteur (décédé le 9 juin 1997).
1905 : 13 novembre : naissance de Laure Tröhler.
1930 : Juin : mariage de Max et Laure. Ils emménagent dans la ferme de Paul et Berthe Giauque, les parents de Max, au centre de Prêles, village du district de La Neuveville, dans le canton de Berne, en Suisse, qui surplombe le lac de Bienne. Ils auront deux enfants : Rolande, née le 28 octobre 1931, et Francis.
*
1934 : 31 mars : naissance de Francis Giauque, à Prêles, dans la ferme de ses grands-parents paternels, où il vivra jusqu'à trois ans et demi.
1937 : Max Giauque déménage avec sa petite famille dans la maison qu'il vient d'acquérir au centre du village (qui n'est donc pas, stricto sensu, la maison « natale » de Francis Giauque). Il y installe immédiatement le bureau de la poste, dont il dirige l'exploitation jusqu'à sa retraite en 1966. La famille ne changera plus jamais de domicile.
1941 : Avril : entrée à l'école primaire de Prêles.
1946 : Avril : entrée au progymnase de La Neuveville.
1950 : Entrée à l'Ecole supérieure de commerce de Neuchâtel.
1952 : Début d'une activité régulière de l'écriture. De nombreux textes seront détruits par lui-même.
1953 : Problèmes dermatologiques peu visibles (il ne s'agit pas d'une acné juvénile habituelle), mais dont il fait grand cas et qui lui provoquent de douloureuses sensations de brûlures.
1954 : Certificat d'étude (8 juillet).
1955 : Renoncement aux examens de maturité (22 juin). Exprime le désir de suivre l'Ecole de photographie de Vevey.
1956 : Libraire chez Payot, à Lausanne, où il s'installe au 1, chemin du Calvaire.
1957 : Quitte Lausanne. Va chercher du travail à Genève. Revient travailler comme correcteur de nuit aux Imprimeries Réunies à Lausanne.
Bibliographie
PATRICK AMSTUTZ (avec le concours de Jean-Jacques Queloz)
Oeuvres de Francis Giauque

Oeuvres complètes
Oeuvres, préf. d'Hughes Richard, postf. de Jean-Jacques Queloz, Vevey, Editions de l'Aire, coll. « L'Aire bleue », 2005, 332 p.
Poésie
Parler seul, préf. d'Hugues [sic] Richard, bois gravés de Jacques Matthey, Genève, Editions Nouvelle Jeune Poésie, coll. « Jeune poésie » n° 15, 1959, 42 p.
L'Ombre et la nuit, Moutier, Editions de la Prévôté, 1962, 34 p.
Terre de dénuement, préf. de Georges Haldas, Lausanne, Editions Rencontre, coll. « Poésie », 1968, 128 p. [Réédition : Terre de dénuement, Lausanne, Editions de l'Aire, 1980.]
Parler seul, suivi de L'Ombre et la nuit, notice de Tristan Solier, Porrentruy, Editions des Malvoisins, 1969, 116 p. [Disque microsillon 45 tours en annexe, avec des poèmes dits par Joël Flateau et deux chansons interprétées par Alexandre Pertuis. Couverture de Tristan Solier.]
Prose
Journal d'enfer, avant-dire de Jean-Pierre Begot, Paris, Editions Repères, 1978, 82 p. [Maquette de couverture par le romancier, poète et nouvelliste Marc Villard.]
Journal d'enfer et poèmes inédits, avant-dire de Jean-Pierre Spilmont, Paris, Editions Papyrus, coll. « L'arbre vertébral », 1984, 136 p.
« La lune et les feux », Intervalles n° 24, Bienne, 1989, p. 73-75.
Notices biobibliographiques
PATRICK AMSTUTZ
Patrick AMSTUTZ
Attaché de recherches aux Universités de Fribourg (Suisse) et de Paris-III Sorbonne nouvelle, où il a soutenu son D.E.A. en 2000. A conçu et dirigé La Langue et le politique (L'Aire, 2001) et Jean-Georges Lossier (RBL 3-4/2001). A publié dernièrement : « Cinq grandes étapes dans l'art de traduire l'Enéide en français », Revue des Etudes Latines t. 80, 2003,
p. 13-24 ; « Saisons spirituelles du paysage dans la poésie romande contemporaine », Paysage et poésies francophones, Presses Universitaires de la Sorbonne nouvelle, 2005, p. 181-193 ; « La langue française dans les marges : quel destin pour la Suisse interculturelle et multilingue ? », Visions de la Suisse. À la recherche d'une identité : projets et rejets, Presses Universitaires de Strasbourg, 2005, p. 91-101. - Divers articles à paraître (Klossowski, Lely, Lossier).
*
Jean-Pierre BEGOT
Né en 1934. Enfance au bord du fleuve Gironde ; études à la Sorbonne. Guerre d'Algérie. Revient vivre à Paris.Divers travaux d'édition : outre le Journal d'enfer de Francis Giauque, a préfacé Ecce homo de Georges Ribemont-Dessaignes (Poésie/Gallimard n° 215, 1987) et rassemblé ses écrits dada (Dada : manifestes, poèmes, nouvelles, articles, projets, théâtre, cinéma, chroniques (1915-1929), Ivrea, 1994) ; a réuni les oeuvres d'Arthur Cravan (Lebovici, 1987) et les Textes poétiques d'André Gaillard (L'Isle-sur-la-Sorgue, Le Bois d'Orion, 1999), ainsi que des textes d'Ilarie Voronca (Plein Chant n° 77) - comme plusieurs visages à une même « errance ». Derniers recueils personnels : L'Herbe des philosophes (Trois-Rivières/Pantin, Ecrits des Forges/Le Temps des cerises, 1995), De Ciel parti de l'autre (Ed. Repères, 2001), Des Ombres et des nombres (id., 2002) et des Carnets (id.).
*
François BODDAERT
Né le 26 juillet 1951, à Sens. Titulaire d'une licence « Art et Archéologie » et d'un D.E.A. de Philosophie (Paris-Sorbonne). Fondateur des éditions Obsidiane ; directeur des revues Le Mâche-Laurier et Agotem ; organisateur du Colloque de Poésie de Villeneuve-sur-Yonne. A publié de nombreux livres, dont, pour la poésie : Vain Tombeau du goût français (satires cyclothymiques I), Nancy, La Dragonne, 2001 ; Consolation, délire d'Europe (satires cyclothymiques II), Nancy, La Dragonne, 2004 ; pour les essais : Petites Portes d'éternité : la mort, la gloire et les littérateurs, Hatier, coll. « Brèves littérature », 1993 ; Au Bordel des Muses (scènes de la vie éditoriale), Sens, Obsidiane, coll. « Vif d'enclume », 2003 ; pour la prose : Melven, roc des chevaux (cinq proses insulaires), précédées d'une Glose infime sur les vents dominants et leurs guetteurs, et suivies d'un Ars Magna Piscandi, Cognac, Le Temps qu'il fait, 1995.
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