REVUE N° 68
La Tour de Moron

« Il faut être un peu fou pour aller construire une tour là-haut ! » Combien de fois n’avons-nous pas entendu ces propos dans la région. Et pourtant, n’en déplaise à ceux qui en doutaient, la Tour de la formation professionnelle se dresse maintenant fièrement au sommet de la chaîne de Moron. Le pari est gagné !

C’est qu’il a fallu beaucoup de courage, de détermination et d’optimisme à Théo Geiser, ainsi qu’à ses deux acolytes Antoine Bernasconi et Henri Simon, pour que cette réalisation puisse se faire. Ils ne se sont pas découragés dans les dédales administratifs et les difficultés de financement. Chaque obstacle était un défi de plus qu’ils ont relevé. Ils ont su défendre leur projet et convaincre la formation professionnelle, les politiciens et des artistes de grand renom comme Mario Botta et Sam Szafran, qui tous deux ont été séduits par le projet et par l’enthousiasme de ceux qui y croyaient.

     
ACHETER CHF 20.00 (version numérique incluse) ACHETER CHF 14.00(format pdf)
 
     
  • Sommaire
  • Impressum
INTERVALLES Préface
ALFRED L. CHARPILLOZ MORON DE MALLERAY, MARS 2004 Première «Tour de Moron» (mons rotundus)
VÉRONIQUE BAERFUSS Un projet de formation hors du commun
VÉRONIQUE BAERFUSS Mario Botta: engagement et conceptions architecturales
ALAIN DUCOMMUN Eléments didactiques: quelques repères...
NICOLAS STORCK Les roches - Formation du Jura et du Moron
ALBERT ANGEHRN Les fossiles - Hommage aux grands anciens
ALAIN SAUNIER ET JEAN-CLAUDE GERBER La faune - Migration et interdépendances
ARNAUD BRAHIER La flore - Excursion botanique impressionniste à Moron
ALAIN DUCOMMUN ET CÉDRIC KOLLER Les produits du terroir - Quatre ambassadeurs
ERIC SANDMEIER Les hommes de la Tour
HALLE DES MAÇONS DE TOLOCHENAZ Une expérience de vie
VÉRONIQUE BAERFUSS Sam Szafran, un parrain de renom
INTERVALLES Les accès à la Tour de Moron
INTERVALLES Fiche signalétique
INTERVALLES Petit résumé de l'historique de la Tour de Moron
 96 pages  Format : 170 x 250 mm
 Impression noir/blanc  
©Intervalles
N° 68  La Tour de Moron
Titre
Auteur
texte
Préface
INTERVALLES
«Il faut être un peu fou pour aller construire une tour là-haut!» Combien de fois n'avons-nous pas entendu ces propos dans la région. Et pourtant, n'en déplaise à ceux qui en doutaient, la Tour de la formation professionnelle se dresse maintenant fièrement au sommet de la chaîne de Moron. Le pari est gagné!
C'est qu'il a fallu beaucoup de courage, de détermination et d'optimisme à Théo Geiser, ainsi qu'à ses deux acolytes Antoine Bernasconi et Henri Simon, pour que cette réalisation puisse se faire. Ils ne se sont pas découragés dans les dédales administratifs et les difficultés de financement. Chaque obstacle était un défi de plus qu'ils ont relevé. Ils ont su défendre leur projet et convaincre la formation professionnelle, les politiciens et des artistes de grand renom comme Mario Botta et Sam Szafran, qui tous deux ont été séduits par le projet et par l'enthousiasme de ceux qui y croyaient.
La Tour de la formation professionnelle fait partie d'une tradition touristique. Depuis longtemps, la chaîne de Moron a attiré les marcheurs et les skieurs des régions jurassienne et bâloise notamment. Les riches Bâlois, durant la période troublée de la deuxième guerre mondiale, ont dû trouver une alternative aux collines de la Forêt Noire pour leurs activités en plein air et leurs parties de campagne. Moron leur a semblé idéal: pas trop loin de leur lieu d'habitation et jouissant d'une vue imprenable. C'est là toute l'attraction du lieu: un panorama magnifique qui dévoile par beau temps le massif du Mont Blanc, les Alpes valaisannes et bernoises, la région lucernoise, le Säntis, le plateau munichois, la Forêt Noire, l'Alsace, les Vosges et le plateau de Maîche.
Cette vue imprenable est à l'origine de quelques extravagances. En 1962, Luc Studer, l'ancien propriétaire du chalet qui se trouve encore à côté de la tour actuelle, avait eu l'idée d'élever une construction métallique dotée d'une échelle et d'une petite plate-forme pour voir un peu mieux les Alpes. Ainsi, jusqu'en 1982, la «Tour du Luc» a attiré les familles de la région dont les gamins avaient envie de faire de l'escalade! Mais la tour actuelle n'est pas l'enfant de la «Tour du Luc». Beaucoup plus qu'une simple construction à vocation touristique, c'est un projet de formation ambitieux qui a regroupé plus de 600 apprentis des professions du bâtiment. Née dans le cadre du Programme d'impulsion de la Confédération et de l'Arrêté sur les places d'apprentissage lancé en 1996, la Tour de la formation professionnelle a été avant tout une idée géniale pour relancer l'intérêt des métiers de la construction et une chance énorme pour tous les jeunes qui ont pu se former sur un objet réel qui restera pour les générations futures. Dans une société où les études et le secteur tertiaire semblent la meilleure voie pour réussir, il était temps de remettre en valeur l'habileté manuelle qui est si nécessaire au bon fonctionnement de notre société.
Première «Tour de Moron» (mons rotundus)
ALFRED L. CHARPILLOZ MORON DE MALLERAY, MARS 2004
Luc Studer: Heurs et malheurs de celui qui l'imagina et la fit construire

C'est à Malleray, le jeudi 19 septembre 1900, que naquit Louis Studer, sixième enfant d'une famille qui en compta sept au final. Qualifié de «fin de siècle», comme tous les garçons nés en cette dernière année du XIXe siècle, il fut aussi un «sacré fin d'siècle» par son caractère gai et enjoué, par ses côtés espiègle et farceur.
Très tôt, au village, on l'appela «Le Luc» en raison d'une homonymie gênante et posant parfois problème. Il accomplit toute sa scolarité à Malleray et, dès sa douzième année, prit l'habitude de monter sur Moron pour y apporter quelques commissions commandées par le couple Knochel (de son vrai nom Knüchel) qui vivait dans une ferme au lieu-dit Prés Navaz.
L'école terminée, il entra à l'usine «Graf Frères» dont l'un des membres, Valéry, était son beau-frère, pour y apprendre le métier de décolleteur. Rebuté qu'il était par le bruit des machines et l'odeur de l'huile, il décida, un beau matin, de ne pas se rendre à son travail et monta sur les hauts de Moron, là où les frères Louis et Alfred Kobel possédaient des terres, pour aider ces derniers à la fenaison. Après quelques jours de fugue, il rentra à la maison où sa mère lui administra la plus grande paire de gifles qu'il aura à recevoir de toute sa vie.
Les idées remises en place et les pieds bien sur terre, il retourna à l'usine. En ces années d'après guerre, le chômage s'installa dans la Vallée; il «s'expatria» à Corgémont où il trouva du travail, puis à Saint-Imier. Grâce à ses connaissances musicales, de la clarinette et du saxophone appris à la fanfare de Malleray, il revint à Corgémont, fit partie de l'orchestre et de la fanfare du lieu et, surtout, apprit les «achevages.» Le voici devenu un vrai horloger, comme il aima souvent le dire avec fierté.
En 1924, il s'adressa au Conseil Exécutif du canton de Berne et obtint l'autorisation de se prénommer officiellement Luc ainsi que ses amis et connaissances l'appelaient depuis longtemps déjà.
Toujours confronté à la crise, donc au chômage, l'idée de quitter la région pour l'Amérique titilla le cerveau de Luc; il en parla à son jeune frère Henri. Ce dernier partit pour le Canada en mars 1926, étant entendu que Luc le rejoindrait l'année suivante. Une terrible nouvelle parvint au village en mai 1927: Henri Studer était mort, écrasé par une machine agricole. Luc, très touché, renonça à son projet.
Un projet de formation hors du commun
VÉRONIQUE BAERFUSS
9 juillet 2004... une date clé qui marque la fin d'une belle aventure. Cette inauguration sera un moment de fête pour les initiateurs du projet de la Tour de Moron, pour toutes les personnes qui ont contribué à cette création, ainsi que pour la population de la région.
Il aura fallu plus de huit ans et beaucoup de détermination pour que le rêve devienne réalité et que la tour de 28 mètres se dresse au nord-ouest des Prés-de-la-Croche, sur la crête de Moron, à 1 336 mètres d'altitude. Elle se situe au sommet de la plus haute montagne du district, sur le territoire communal de Malleray, entre Moutier et Tavannes. Le projet était ambitieux, «un peu fou» disaient certains. Il a fallu convaincre, financer, organiser, coordonner. Mais maintenant, elle est bien là, splendide et orgueilleuse! Son nom? C'est selon! Officiellement, c'est la Tour de la formation professionnelle. On l'appelle aussi Tour de Moron, «la Tour à Botta» ou «la Tour au Théo»! Alors, à vous de choisir!
A tous ceux qui aiment les défis, nous allons raconter l'incroyable histoire de cette construction.


Genèse et objectifs

Tout commence avec l'amitié de trois utopistes. Le premier d'entre eux se nomme Théo Geiser et est bien connu dans la région prévôtoise. Responsable de la Halle des Maçons de Moutier et donc de la formation des apprentis maçons du Jura et du Jura bernois, c'est également un grand amoureux de chant et de la chaîne de Moron. Toni Bernasconi, quant à lui, est entrepreneur et conseiller municipal à Malleray, chef expert pour la profession de maçon. Le troisième homme s'appelle Henri Simon, de Develier, membre de la commission centrale suisse pour la formation des maçons.
Un soir de 1996, le premier d'entre eux regarde tranquillement le Téléjournal quand tout à coup il entend parler d'un arrêté fédéral sur les places d'apprentissage. La Confédération a décidé de débloquer 60 millions de crédits pour relancer ce mode de formation. Cette manne publique doit servir d'aide au lancement de nouveaux cours ou à la remise sur pied de filières disparues. L'occasion est trop belle pour ne pas la saisir, et une idée germe très vite: pourquoi ne pas profiter d'une partie de ces crédits pour construire une tour panoramique surplombant Moron et regardant l'Europe? Théo Geiser n'a pas de mal à faire partager son enthousiasme et à convaincre de l'intérêt du projet ses deux amis, également coprésidents de la commission de surveillance de la Halle des Maçons de Moutier et impliqués dans la formation des jeunes.
Mario Botta: engagement et conceptions architecturales
VÉRONIQUE BAERFUSS
Mario Botta est né en 1943 à Mendrisio. Après un apprentissage de dessinateur en bâtiment, il obtint un diplôme en architecture de l'Université de Venise. Actuellement directeur et chargé de cours de la Faculté d'architecture de l'Université de la Suisse italienne, il enseigne aussi aux polytechnicums de Zurich et Lausanne. Mario Botta vit à Morbio, près de Chiasso, dans un ancien couvent qu'il a rénové.

Il fallait une bonne dose d'optimisme pour imaginer qu'une construction dans une vallée perdue du Jura bernois puisse intéresser l'architecte suisse le plus célèbre et sans doute le plus médiatisé. Heureusement, une vision positive des choses n'est pas ce qui manque à Théo Geiser, Antoine Bernasconi et Henri Simon. Ainsi nos trois hommes organisèrent un concours auprès des jeunes apprentis dessinateurs en bâtiment et génie civil pour la construction d'une tour sur la chaîne de Moron. Lorsqu'il fallut départager les quatorze projets, ils remarquèrent que l'avis d'un spécialiste, qui pourrait également apporter une caution au projet, était indispensable. Grâce à des relations à la direction de la Banque du Gotthard, construite par Mario Botta il y a quelques années, ils réussirent à obtenir un rendez-vous dans l'antre de l'architecte.
Ils arrivèrent donc un beau jour à Lugano avec leurs quatorze projets d'apprentis. Mario Botta, habitué aux grands concours internationaux où des dizaines, voire des centaines de projets sont proposées, fut un peu surpris! Mais nos trois hommes avaient frappé à la bonne porte. Leur projet renfermait des idées chères au célèbre architecte. D'abord il s'agissait de la formation des jeunes. Tout le monde connaît l'engagement de Mario Botta en faveur de la formation, notamment dans la création de l'Académie d'architecture fondée sous son impulsion à Mendrisio. Les initiateurs et l'architecte ont tous les quatre été apprentis et savent qu'il est important de créer des vocations en travaillant sur des objets intéressants et qui ont une dimension artistique. Il y a chez ces hommes une même passion, celle de faire partager le savoir, le besoin de transmettre aux jeunes des conceptions et des techniques qui sont à la base de notre culture, l'envie de valoriser l'intelligence et la pensée des jeunes. L'autre but du projet, la réhabilitation du travail de la pierre afin de pouvoir restaurer tout un patrimoine, touchait une autre corde sensible. La Tour de Moron était une action militante, civique et désintéressée. En tant que telle, elle ne pouvait que plaire au Tessinois. Lui qui pense de plus en plus que l'architecte doit travailler sur le territoire de la mémoire et qu'il a l'obligation de préserver et de transmettre le passé aux générations futures ne pouvait qu'être sensible aux arguments des trois Jurassiens. De plus, la technique à sauvegarder était le travail de la pierre. On connaît l'attachement de Botta à la pierre, dont il est un des grands spécialistes mondiaux. Pour lui, le béton est éphémère, alors que le travail de la pierre s'inscrit davantage dans le temps et l'histoire et perpétue une tradition ancienne.
Eléments didactiques: quelques repères...
ALAIN DUCOMMUN
Tout a commencé par une réunion au sommet... de Moron en août 2002. Les trois initiateurs de la Tour: Antoine Bernasconi, Théo Geiser et Henri Simon ont rassemblé tous les naturalistes locaux et protecteurs de la nature répertoriés dans leurs carnets d'adresses. Grâce à leur enthousiasme, visible et communicatif, ils ont su convaincre une vingtaine d'individus de les accompagner dans leur entreprise. Vingt personnes ralliées, mais par quoi précisément? Assurément par un projet offrant la chance à de jeunes apprentis maçons d'apprendre à tailler la pierre et à la valoriser sous forme d'une tour; mais aussi par la possibilité gratifiante d'apporter une contribution personnelle à une réalisation architecturale mise en lumière par le nom de Mario Botta; et enfin par l'opportunité de faire connaître sa région et ses innombrables richesses paysagères, naturelles et humaines, souvent méconnues, aux futurs visiteurs de la Tour. L'idée du maître d'ouvrage: présenter quelques thèmes (la liste en est donnée plus bas avec la présentation des groupes de travail) sur une poignée de panneaux didactiques grand format, installer un panorama 360° au sommet de l'édifice, promouvoir la sauvegarde de notre patrimoine naturel et baliser quelques itinéraires pédestres privilégiés.
En octobre de la même année, les principes étaient clairement définis, les premières idées thématiques jetées sur le papier, les groupes de travail formés et un coordinateur désigné. Ces groupes de travail, qui ont été complétés au fur et à mesure, se présentaient comme suit à l'achèvement du projet: «Panorama 360°» (responsable et dessins:
M. Ch. Chaignat, avec MM. A. Angehrn, N. Stork, A. Bernasconi, Th. Geiser et H. Simon); «Géomorphologie-Géologie» (responsable et dessin des blocs diagrammes: M. N.Stork, avec M. A. Angehrn); «Paléontologie» (responsable et fourniture des fossiles: M. A. Angehrn, avec M. N. Stork); «Flore-Mycologie» (responsable: M. Ph. Juillerat, avec MM. A. Angehrn, E. Grossenbacher, L. Juillerat, R. Heyer,
R. Giamberini et J.-Cl. Gerber pour les dessins); «Faune» (responsables et dessins: MM. J.-Cl. Gerber (insectes) et A. Saunier (oiseaux, mammifères), avec MM. A. Ducommun, L. Juillerat, Fr. Benoît, J.-D. Houriet, S. Gerber, A. Kammermann); «Protection de la nature et de l'environnement» (responsable: M. R. Heyer, avec M. A. Ducommun); «Produits du terroir» (responsable: M. A. Ducommun, avec Mme
M. Gobat et M. C. Koller); «Orientation-Balisage» (responsable:
M. A. Roth, avec M. J.-M.Sprunger); «Aspects techniques et architecturaux» (responsable: M. R. Heyer, avec MM. A. Bernasconi, Th. Geiser, H. Simon); «Apprentissage-Travail de la pierre» (responsable:
M. A.Bernasconi, avec MM. Th. Geiser, H. Simon); «Outils pédagogiques et site Internet» (responsable: M. J. Simonin, avec J.-M. Jolidon, J.-Cl. Gerber et Th. Lenweiter); coordination générale: M. A. Ducommun;
M. R. Eggler, correspondant régional du Journal du Jura, a rejoint les groupes de travail pour assurer la couverture médiatique du projet.
Les roches - Formation du Jura et du Moron
NICOLAS STORCK
Comment le Moron s'est-il formé? Pour répondre à cette interrogation, nous devons remonter le temps. Rappelons-nous, tout d'abord, que l'échelle de temps utilisée par les géologues se compte en millions d'années (Ma). S'il n'est pas aisé d'appréhender de telles durées, elles soulignent la lenteur des phénomènes géologiques. Nous pouvons distinguer trois processus clés qui ont contribué à former le relief que nous connaissons actuellement. Premièrement, une phase de sédimentation pendant laquelle les roches du Moron se sont créées. Deuxièmement la phase de plissement, qui donne la forme générale de la montagne. Et finalement une phase d'érosion qui modèle les traits de détail.
La phase de sédimentation ou déposition commence au Trias, il y a 245 millions d'années. Les premières couches de sédiments se déposent sur le socle, soubassement plus ou moins plat composé de vieilles roches très déformées. Les dépôts triasiques se divisent en trois groupes. Comme ils ont été décrits pour la première fois dans le Sud de l'Allemagne, ils portent des noms germaniques. La plus ancienne est le Buntsandstein (grès bigarré). Il est composé de grès, de conglomérats et d'argiles. Suit le Muschelkalk (calcaire coquillier). Il se dépose dans une mer peu profonde. Une intense évaporation due au climat tropical de l'époque produit d'importantes couches d'évaporites (sel, gypse, anhydrite, etc.). Ces niveaux riches en sel gemme sont aujourd'hui encore exploités dans le Sud de l'Allemagne et en région bâloise. Ils jouent aussi un rôle important dans le plissement du Jura, comme nous le verrons plus loin. Le Keuper, dernier membre de la trilogie, est principalement composé d'argiles et de quelques niveaux d'évaporites.
Le Jurassique (208 - 144 Ma) est lui aussi divisé en trois groupes: le Lias, le Dogger et le Malm. Le Lias est composé de marnes et d'argiles avec quelques intercalations de calcaire. Le Dogger est formé de calcaires bioclastiques (bioclastes = débris d'organismes) et oolithiques (oolithe = petite sphère calcaire ou ferrugineuse) auxquels s'ajoutent quelques couches de marnes. Le Malm est composé de marnes et de calcaires. Les calcaires du Kimméridgien et du Portlandien (Malm supérieur) forment l'extérieur des plis du Jura. On les observe à l'entrée et à la sortie des gorges de Court et de Moutier. Les rochers de Loveresse datent de cette époque, de même que les traces de dinosaures découvertes en de multiples endroits du Jura.
Le Crétacé (144 - 66.4 Ma), composé de marnes et de calcaires jaunes, n'est plus observable dans la région du Moron. Car, au début de l'ère tertiaire (66.4 - 1.8 Ma), une intense érosion dissout les calcaires du Crétacé. La partie insoluble est condensée dans une couche appelée sidérolithique. Le Sidérolithique, qui tire son nom du fer qu'il contient, fut d'une grande importance économique pour notre région. Il est composé de minerais de fer, d'argiles réfractaires et de sable de quartz (sable vitrifiable). Le sable de quartz du Mont-Girod (nord de Court) a été exploité jusque dans les années soixante par la verrerie de Moutier. La sédimentation se poursuit avec les dépôts de marnes, de grès, de conglomérats, dans un milieu tantôt lacustre tantôt marin. Ces couches portent le nom de molasse. On y trouve parfois des dents de requin, qui témoignent de la salinité de l'environnement de dépôt.
Les fossiles - Hommage aux grands anciens
ALBERT ANGEHRN
Parler de paléontologie, plus particulièrement des monts du Jura, c'est d'abord un hommage à rendre à Georges Cuvier, zoologiste de Montbéliard (1769/1838), père de cette discipline, dont un des grands mérites fut l'énoncé des lois de reconstitution de squelettes de vertébrés au seul vu de quelques os.
Ce Napoléon de l'intelligence, ainsi nommé en 1932 par Jean Vienot, est considéré comme l'un des dix plus grands scientifiques de tous les temps.
C'est aussi évoquer les travaux des grandes figures de notre région, d'un passé récent à l'aulne des temps géologiques, que sont les Thurmann, Gresly et Koby qui publiait en 1894 «Le livret guide géologique dans le Jura et les Alpes de la Suisse» dédié au Congrès géologique international.
Plus de la moitié des fossiles du Jura que possédait l'école cantonale de Porrentruy (aujourd'hui Musée jurassien des sciences naturelles) proviennent de cet éminent scientifique.
Gresly, infatigable chercheur, créateur de la notion de faciès qui tente d'expliquer la reconstruction du fond des mers aux époques géologiques, publia en 1840 «Observations géologiques sur le Jura soleurois» et en 1859 «Etudes géologiques sur le Jura neuchâtelois».
Peu d'hommes ont eu la passion géologique poussée à un tel degré et ce qu'il a recueilli est incalculable.
Sur sa pierre tombale à Soleure fut gravé un texte en latin entièrement de sa main, qui dit: «Gresly est mort, usé par l'amour des pierres et celles qu'il avait ramassées de toute part ne l'ont pas rassasié. Ce monument lui est dressé. Par Hercule, maintenant recouvert tout entier de cette pierre, Gresly sera comblé».
C'est évoquer également le pasteur Grosjean, de Court, qui, avec divers géologues de son temps, remplit 27 tiroirs de l'école cantonale de collections de roches du Jura, ce qui nécessita un travail de détermination par le Dr. h.c. Woltersdorf de Bâle de 1965 à 1966. C'est le Dr. sc. nat. Fr. Guenat de Porrentruy qui termina cet important travail en 1977.
La très remarquable et volumineuse collection de minéraux de
G. Scheurer est aussi à retenir.
Ces évocations, loin d'être exhaustives, permettent de mieux apprécier les recherches et l'enseignement de leurs dignes successeurs dans ce coin de pays.
Les roches qui nous intéressent plus particulièrement sont celles du Jura plissé. Elles sont sédimentaires et le processus de leur formation s'est déroulé par accumulation en surface. Elles sont sensibles aux attaques permanentes d'agents atmosphériques tels que la pluie, le gel, le chaud, le vent. Cette dégradation constitue le processus d'érosion. C'est lui qui permet aux paléontologues d'étudier les restes d'organismes fossiles par la mise à nu de leurs couches stratigraphiques.
La faune - Migration et interdépendances
ALAIN SAUNIER ET JEAN-CLAUDE GERBER
Effectuer un tour d'horizon complet de tout ce qui est faune dans la région de la Tour serait illusoire, c'est pourquoi le groupe responsable de ce thème a opté pour trois axes principaux, à savoir les migrateurs et résidents (oiseaux et insectes), les interdépendances faune - flore (oiseaux et insectes liés à des plantes-hôtes) et les interactions entre animaux (prédation).
De nombreuses espèces d'oiseaux effectuent des déplacements migratoires au printemps et en automne. Il faut savoir cependant que d'autres animaux se livrent eux aussi à des migrations qui, si elles sont moins spectaculaires, n'en existent pas moins. Ainsi dès avril les passages d'hirondelles, l'arrivée attendue des rouges-queues et des grives, les grands carrousels de rapaces en route vers leurs quartiers d'hivernage ou de nidification, sont des phénomènes observables et enregistrés dans le savoir populaire. Moins connus sont les déplacements saisonniers d'insectes, papillons surtout. Les montagnards pourtant sont souvent témoins des passages impressionnants de belles-dames ou de vulcains, comme ce fut le cas de façon spectaculaire en 2003 lorsque des cohortes de papillons franchirent les crêtes du Jura, de retour de leurs lieux d'hivernages méditerranéens. (Ce sont les individus de nouvelles générations qui remontent chez nous.) Nous connaissons mieux les espèces qui hivernent chez nous, mésanges, merles ou pinsons, puisque nous tentons de subvenir à leurs besoins en leur offrant généreusement le couvert, ou que nous assistons à leurs regroupements, comme les grands vols de corneilles vers leur dortoir, ce qui, dit-on, annonce la neige! En revanche, criquets et sauterelles hivernent chez nous, presque exclusivement à l'état d'oeufs ou de larves, en se dissimulant dans le sol ou la végétation où ils attendront patiemment la venue des jours plus chauds.
Les relations existant entre les animaux et les plantes sont, elles aussi, aisément observables et on connaît les liens unissant le bec-croisé à l'épicéa et au pin, puisque cet oiseau n'est présent chez nous que les années de fructification. Les pinsons du Nord sont eux aussi célèbres pour leurs réunions en immenses dortoirs, comme ce fut le cas à Corgémont ou à Fontenais ces dernières années. Ils ne se reproduisent pas chez nous, mais nous envahissent dès que les hêtres ont fourni suffisamment de faînes pour les nourrir en hiver, ce qui n'est pas le cas chaque année. La grive draine doit son nom latin de viscivorus (= mangeuse de gui) au fait qu'elle se nourrit presque exclusivement de ces baies en hiver et qu'elle est responsable de leur dissémination. Comme le merle noir, elle profite aussi de la manne automnale des baies de sorbier ou d'alisier. Le chardonneret est lié à la fructification de la cardère et des chardons et c'est le cas aussi de très nombreux in sectes dépendant de plantes variées, de leur sève, de leur pollen ou de leurs fruits. La liaison est importante aussi en ce qui concerne la reproduction, puisque de nombreuses plantes-hôtes accueillent les pontes puis les larves qui pourront s'en nourrir.
Dans tout écosystème, les relations entre les végétaux (producteurs) et les animaux qui les mangent (consommateurs de premier ordre ou herbivores) ainsi que les prédateurs qui s'en nourrissent (consommateurs de second ordre ou carnivores) forment une pyramide en équilibre qu'il vaut mieux voir le plus stable possible.
La flore - Excursion botanique impressionniste à Moron
ARNAUD BRAHIER
Vers mai-juin, alors que vous attaquez le Moron à pied par son flanc nord, et que la barre des 1200 mètres est atteinte, il est grand temps de marquer votre ascension en forêt d'un pallier récréatif. Ne croyez cependant pas que votre coeur, emballé par la montée, puisse avoir un instant de répit lorsque, scrutant la sombre hêtraie à sapins, vos yeux ébahis découvrent l'exubérante floraison du lis martagon! Avec son aspect exotique, ce lis est un des plus remarquables représentants de la flore jurassienne; c'est un peu le pendant du martin-pêcheur pour l'avifaune. L'idéal pour observer cette liliacée est d'attendre la soirée, lorsque les rayons horizontaux du soleil pénètrent en flux ambrés dans le sous-bois et allument les lis comme autant de lampions magiques, tantôt violets foncés, tantôt presque entièrement blancs. Si par chance dans le crépuscule de la même soirée vous apercevez une tache de fleurs blanches paraissant phosphorescentes, prenez la peine de vous approcher pour vérifier s'il ne s'agit pas de platanthères à fleurs verdâtres. Si tel est le cas, un examen attentif, nez en avant, s'impose: ces orchidées dégagent en effet un précieux parfum, destiné certes avant tout à certains papillons nocturnes, mais dont vous auriez tort de vous passer. En plein soleil, tout reniflement rapproché de cette plante restera vain, mais par contre vous aurez alors tout le loisir d'admirer son éperon nectarifère digne d'un roman de capes et d'épées!
Mais revenons à notre marche, laissons derrière nous la forêt, ses adénostyles à feuilles d'alliaire, géraniums des bois et autres prénanthes pourpres, et débarquons dans les pâturages à l'ombre de la crête où, au printemps, l'abondante floraison des crocus dispute le recouvrement du sol aux plaques de neiges les plus coriaces. En avril-mai, quelques semaines après les crocus, deux teintes majoritaires apparaissent dans les pâturages: les zones sèches et exposées se drapent du violet de l'orchis mâle tandis que les combes, plus humides, se parent du jaune clair de la primevère élevée et du jaune postal du populage des marais. Très abondant, ce dernier est remplacé au mois de juin par son proche parent le bouton d'or: c'est le célèbre, bien que de plus en plus rare, confident de secrets intimes par-delà ses sépales pétaloïdes. Toujours baignant dans le jaune, les pâturages humides sont aussi l'endroit idéal pour observer le rhinanthe des marais. Celui-ci se distingue évidemment du rhinanthe velu, lié à des sols plus secs, par son absence totale de pilosité.
Les produits du terroir - Quatre ambassadeurs
ALAIN DUCOMMUN ET CÉDRIC KOLLER
Les produits du terroir jurassien sont multiples et variés. Par leur qualité et authenticité, ce sont de véritables ambassadeurs gastronomiques du Jura et du Jura bernois. Quatre d'entre eux ont été choisis pour illustrer ce que leur terre d'origine et le savoir - faire de ses habitants offrent de meilleur.
La saucisse d'Ajoie - IGP
Cette spécialité ancestrale de porc fumée à cuire est un savant mélange de viande et de gras de porc hachés et d'un maximum de 10% de viande de boeuf. Elle se différencie d'autres saucisses par l'adjonction obligatoire de cumin dans son assaisonnement. La farce est pétrie puis embossée dans un boyau naturel de porc. Les saucisses sont alors suspendues à des bâtons pour mûrir et permettre à leurs arômes de se développer. Elles sont ensuite fumées avec du bois, de la sciure ou des copeaux. L'odeur typique de fumée caractérise le produit après sa longue transformation. Après cuisson, la saucisse d'Ajoie révèle un arôme épicé et un goût franc. La saucisse d'Ajoie est produite dans le district de Porrentruy à raison de quelque 100 tonnes par année. L'origine de la dénomination «Saucisse d'Ajoie» remonte aux années 1920. Un groupe de bouchers ajoulots décida de nommer ainsi la saucisse locale, dite saucisse de ménage d'Ajoie, afin de la distinguer d'autres produits de la même famille. Elle est au bénéfice d'une Indication géographique protégée (IGP) depuis le 1er novembre 2002.


Le gruyère et le gruyère d'alpage - AOC

Produit depuis le Moyen Age au moins, le gruyère fait partie de l'identité helvétique. C'est un fromage à pâte dure fabriqué principalement dans les cantons de Fribourg, Vaud, Neuchâtel, Jura et Berne (partie alémanique et Jura bernois). Comme il est produit à partir de lait cru apporté deux fois par jour à la fromagerie, chaque gruyère reflète la richesse botanique de la région où il est fabriqué. Le lait de vache est transformé dans des cuves en cuivre puis le caillé est disposé dans des moules où il est pressé pendant un jour. Cette fabrication requiert une grande expérience de la part du fromager dont le doigté et le savoir-faire sont essentiels à la qualité du fromage. Il est affiné pendant cinq mois au moins sur des planches en épicéa. Cette longue maturation lui donne sa force et son caractère. Le gruyère d'alpage est fabriqué quotidiennement sur une exploitation d'estivage. Le procédé d'écrémage est exclusivement naturel et l'utilisation de toiles pour sortir le caillé des cuves est obligatoire. 27'000 tonnes de gruyère sont produites chaque année et commercialisées sous forme de meules de 25 à 40 kilos pour un diamètre de 55 à 65 cm. Le produit doit être âgé de 5 mois au minimum à la sortie des caves d'affinage, lesquelles doivent être situées en Suisse. Le gruyère a obtenu son Appellation d'origine contrôlée (AOC) le 6 juillet 2001.
Les hommes de la Tour
ERIC SANDMEIER
Les crêtes jurassiennes fascinent. Elles offrent encore des lieux où des formes de vies ancestrales demeurent. Terres de transhumances, terres hivernales aux rafales rageuses, torrides l'été. Terres d'aubes avancées et de crépuscules retardés. Quand le drap des brumes se déchire, les Alpes dessinent une ligne blanche au sud. Au nord, au-delà des combes et des fossés, les montagnes s'allongent. C'est la France à gauche, moins élevée que l'Alsace à droite.


C'est là que Théo Geiser, Toni Bernasconi et Henri Simon - LES HOMMES DE LA TOUR - se sont arrêtés. Ils ont décidé de réaliser une oeuvre qui donne forme à ce que leur longue amitié a accumulé.
Les vallées jurassiennes ont connu de grands inventeurs tenaces. Ils ont conçu des machines précises sorties d'une intelligence imaginative toujours reliée à une main habile et à des outils. Héritiers aussi d'une tradition paysanne, ils ont appris à négocier des virages difficiles en sachant convaincre. Théo Geiser, ses amis et d'autres encore, qu'il faudrait tous citer, sont de ceux-là.
Ils appartiennent à ces concepteurs qui ont gardé la dimension des grands manieurs de pierres et des bâtisseurs d'antan. Les premiers gestes qui ont présidé à la construction de la Tour de Moron font penser au travail des maçons de toutes les architectures de l'histoire avec, plus près de nous, l'église romane, la tour médiévale et les premières cités.
Les Hommes de la Tour ne sont pourtant pas des passéistes. Ils sont de la génération de l'âge du plein béton, matière noble lorsque formes et coffrages savent le plier à des nécessités belles et intelligentes. Mais ils portent en eux cette technique ancestrale de la pierre taillée qu'un modernisme envahissant a fait renaître. Ils n'hésitent pas, comme d'autres, à affirmer que nos parois bétonnées ne sauraient proliférer sans nous emmurer davantage dans la banalité. Leurs regards et leurs exigences participent de cette large prise de conscience de l'importance du maintien et de la restauration nécessaires du patrimoine bâti. La dictature du trax éliminateur semble être en voie de disparition depuis que l'on connaît l'importance d'une ferme restaurée, même détournée de sa fonction originale, ou d'une ancienne fabrique encore présente dans un tissu urbain d'aujourd'hui. Ces témoins assurent un sentiment de continuité historique sans lequel des racines essentielles disparaissent. La pierre taillée est au centre même de cette approche.
Elle n'est pas réservée à des historiens ou à des architectes. Elle vit dans le travail de la main qui tient la masse et le ciseau planté dans la pierre qui prend forme. Le carré ou le rectangle de calcaire façonnés sont alors posés sur le sol comme les ogives l'étaient avant de rejoindre les transepts gothiques. Six cents apprentis ont appris ce savoir. Il fut patiemment pratiqué au pied de la spirale montante de la Tour sur laquelle chacun d'eux ajoutait et cimentait le résultat de sa taille.
Le métier prend ici une valeur doublée d'une véritable philosophie de bâtisseur. Elle est incarnée par des hommes dont la présence, les connaissances et l'expérience sont toujours intimement jointes aux premiers tâtonnements de l'apprenant. Tous forment ainsi un ensemble que l'école du geste permet davantage que d'autres apprentissages.
Une expérience de vie
HALLE DES MAÇONS DE TOLOCHENAZ
Le point de vue des apprentis

Imaginez une seconde... une belle journée quelque part en Suisse romande. Les apprentis maçons ne sont pas sur les chantiers, mais dans une salle de classe, probablement un peu ennuyés à l'idée de «se taper» plusieurs heures de théorie. Le «prof» arrive et leur annonce qu'ils vont aller passer deux semaines perdus sur une montagne jurassienne à tailler la pierre. Stupéfaction! Deux semaines loin de la civilisation, loin de leur lit douillet, de leur copine et du bar du quartier. Non seulement il faudra tailler des cailloux, mais il faudra même faire la vaisselle et aller fumer dehors! Vu comme ça, ça ressemble bien à un camp de travail! Les râleurs ont de quoi d'en donner à coeur joie... Mais y a-t-il beaucoup de râleurs? Aller sur les crêtes de Moron, ça peut aussi signifier deux semaines avec les copains, à rigoler et à vivre une expérience professionnelle et personnelle enrichissante. Ce ne sera probablement pas un camp de vacances, avec huit heures de travail effectif par jour, mais ça pourrait être plutôt marrant...
Dans tous les cas, pour les six cents apprentis romands qui ont participé à cette aventure, ces deux semaines ont représenté une expérience hors du commun. Travailler ensemble, partager tous les moments de loisirs avec ses collègues (et ses profs!), et en plus dormir dans le même dortoir au sommet d'une montagne n'est pas une sinécure pour tout le monde! Il faut supporter la présence constante des autres dans un endroit où il est facile de perdre ses repères, surtout si l'on vient de la ville. Le retour à la nature peut ne pas plaire après tout! Et puis, tailler des pierres toute la journée, ça peut sembler monotone. En tout cas, ça n'a pas l'air facile du tout. Comme le disait un apprenti, «cette tour sera sûrement vachement belle à voir, mais pas à faire!»
Pourtant, une étude que vient de réaliser Jürg Moesle, architecte et enseignant à l'Ecole professionnelle de Fribourg, démontre sur la base d'un questionnaire fouillé, que la majorité des apprentis ont apprécié cette expérience. Souvent sceptiques au départ, les apprentis ont découvert que le travail de la pierre était important pour notre patrimoine et qu'il pouvait être plus varié que ce qu'ils pensaient. La plupart ont eu du plaisir à participer à un projet qui laissera sa marque dans le temps, et à se retrouver avec les autres jeunes. Quant à Théo Geiser, il s'illumine lorsqu'il parle de l'attitude magnifique de ces jeunes, dont seulement deux ont dû être renvoyés pour problèmes de comportement. Selon lui, il a régné une ambiance particulière où des liens d'amitié, de responsabilité et de solidarité se sont créés. Avec certaines équipes, c'était franchement la fête et les chants s'élevaient des crêtes tard dans la nuit. Mais sur le chantier, chacun a fait preuve de beaucoup de motivation et d'un sens aigu des responsabilités.
Sam Szafran, un parrain de renom
VÉRONIQUE BAERFUSS
Dans l'esprit de nombreuses personnes, le nom de Sam Szafran est lié à une exposition magnifique qui eut lieu à la Fondation Pierre Gianada de novembre 1999 à avril 2000 et qui présenta une rétrospective de toute son oeuvre. Les amateurs d'art plus avertis, quant à eux, reconnaissent en Szafran un des grands maîtres du pastel contemporain, dont les oeuvres valent toutes quelques centaines de milliers de francs. C'était aussi l'ami d'artistes renommés tels que Riopelle et Giacometti. Pour les habitants de Moutier, Sam Szafran, c'est le mari de «la» Lilette Keller, la fille du laitier qui alla étudier les arts en France, parrainée par les riches familles industrielles prévôtoises. Finalement, Sam Szafran, c'est un artiste qui a su rester simple et généreux et qui, séduit par le projet de la Tour de Moron, s'est investi personnellement pour aider à trouver le financement manquant en imprimant une superbe lithographie.
Sam Szafran est né à Paris le 19 novembre 1934, de parents émigrés juifs polonais. La famille habitait au 158, rue Saint Martin, près du plateau La Reynie où sera construit le Centre Pompidou. Le petit garçon grandit ainsi dans le quartier vivant des Halles, où les bandes de gamins s'amusaient dans les rues peuplées d'ouvriers et recevaient des bonbons des prostituées. Son père l'emmenait aux cafés-concerts, mais cette relation fut vite brisée puisque celui-ci décéda au début de la guerre. Sam fut alors confié à un oncle sévère qui lui donna, dans la cage de l'escalier, des «leçons d'abîme». L'enfant trouva un peu de réconfort chez ses grands-parents. Mais la guerre faisait rage et les Juifs étaient traqués. Sam fut caché dans le Loiret, chez des paysans qui le maltraitaient. Il se réfugia ensuite chez des républicains espagnols, les Sanchez, dans le Midi de la France. A la fin de la guerre, en 1944, on le retrouva dans les trains d'enfants juifs que la Croix-Rouge emmenait vers la Suisse. Il fut accueilli à Frauenfeld, dans une famille d'électriciens. Là, il vécut un petit bout d'enfance, mais presque toute sa famille fut exterminée dans les camps. A dix-sept ans, il était de retour en France, après quatre années passées en Australie avec sa mère à faire de petits boulots. Il devint traducteur-interprète, s'inscrivit à des cours du soir de dessin et trouva «son» lieu: le quartier de Montparnasse. Il habitait dans des ateliers et des garages, sortait beaucoup le soir dans le Paris vivant de l'après-guerre, rencontrait des artistes et dévorait tous les livres qu'il pouvait trouver. En 1958, il créa ses premiers tableaux abstraits, influencés par Nicolas de Staël et Jean-Paul Riopelle, avec qui il devint très ami. Mais très vite, il aborda des sujets plus figuratifs et abandonna la peinture à l'huile au profit du pastel, cette technique qui avait été un peu oubliée. 1963 fut une année importante pour Sam Szafran. Il exposa pour la première fois dans une galerie privée, où ses oeuvres furent remarquées. Il découvrit aussi des pastels d'une qualité extraordinaire qui l'aideront dans sa création. 1963 fut aussi l'année de son mariage avec Lilette Keller, de Moutier. Sébastien, son seul fils, naquit l'année suivante. Dès 1965, ses pastels furent reconnus comme des oeuvres majeures et les années de misère semblaient terminées. En 1974, il s'installa à Malakoff, dans une ancienne fonderie, où il vit et travaille encore actuellement.
Les accès à la Tour de Moron
INTERVALLES
Qu'on ne s'y trompe pas, la Tour de Moron ne se situe pas sur le territoire de la commune de Moron et, bien que ce village puisse servir de point de départ à une agréable marche en direction de la tour, il en est relativement éloigné. De plus, aucun chemin carrossable ne le relie à la crête de Moron. En fait, la Tour de la formation professionnelle est située au sommet de la chaîne de Moron et l'accès le plus direct se fait par le village de Malleray.
Il est possible de se rendre sur le lieu de cette construction en véhicule motorisé en partant de la place du village de Malleray puis en empruntant une charrière de montagne qui se termine près de la tour. C'est la seule manière d'accéder à ce lieu en voiture. Il est néanmoins déconseillé d'utiliser ce moyen de transport: la route est sillonnée d'ornières et les voitures trop basses risquent de laisser une partie du châssis sur les lieux! De plus, l'équilibre naturel du site pourrait être menacé par une circulation trop intensive.
Pour découvrir vraiment la beauté du site, il est conseillé de prendre son temps et d'y monter à pied, à vélo ou à cheval. De nombreux itinéraires pédestres et de VTT sillonnent la chaîne de Moron, ainsi que le montrent les cartes présentées dans ce numéro. Selon les envies et les aptitudes, des circuits plus ou moins longs permettent de s'imprégner des beautés de la région.
Par exemple, il est possible de relier la Fondation Bellelay au village de Champoz par un parcours d'environ dix kilomètres à travers les pâturages, en passant par Moron village et la montagne de Saules. C'est sur ce tronçon qu'avait été prévue la Voie de l'Europe. Ce projet, estimé à 800 000 fr., comprenait une dizaine de kilomètres de sentiers pédestres agrémentés d'une douzaine de pavillons d'un design moderne. Leur surface au sol ne devait pas dépasser 30 m2 et la hauteur était limitée à 3,5 mètres. Représentant les douze étoiles du drapeau européen et accueillant une présentation des pays correspondants en français, allemand et dans la langue du pays représenté, la Voie de l'Europe partait d'une volonté de mettre en valeur les beautés naturelles du Jura bernois d'un point de vue touristique, mais aussi d'une politique d'ouverture vers les pays qui nous entourent. Enfermé dans ses vallées, un peu austère malgré sa beauté, le Jura bernois joue trop souvent la carte du repli sur soi. Pourtant, quand on gravit ses sommets, on découvre d'autres contrées et les habitants peuvent ainsi être persuadés qu'ils n'appartiennent pas qu'à leurs vallées, mais à un continent en plein changement. La réalisation du projet n'a pas été abandonnée mais a malheureusement dû être différée, afin de terminer les développements touristiques en cours tels que la Fondation Bellelay.
Fiche signalétique
INTERVALLES
Initiateurs du projet
Commission de surveillance de la Halle des Maçons de Moutier

BERNASCONI Antoine, entrepreneur, Malleray SIMON Henri, conducteur de travaux, Develier GEISER Théo, maître de pratique, Perrefitte
Architecte
BOTTA Mario, architecte, Lugano
Ingénieurs
STAMBACH SA, ingénieurs conseils, Delémont MONGILLO Angelo, ingénieur EPF, Courroux
Maître de l'ouvrage
Fondation Tour de Moron
Premier conseil de fondation
Président: BERNASCONI Antoine, entrepreneur, Malleray Vice-président: SIMON Henri, conducteur de travaux, Develier Caissier: GEISER Théo, maître de pratique, Perrefitte Secrétaire: VOIBLET Claude-Alain, directeur, Reconvilier Membre: AEBERHARD Alcyde, conseiller municipal, Pontenet
Ont participé à la construction
Tous les apprentis maçons et constructeurs en voies de communication
de deuxième année des Halles des Maçons de Suisse romande (centres de
Colombier, Fribourg, Genève, Moutier, Sion et Brigue, Tolochenaz) et du
centre de formation de Sursee (LU), qui forme des apprentis de onze cantons alémaniques.
Petit résumé de l'historique de la Tour de Moron
INTERVALLES
1996 Programme d'impulsion de la Confédération.
Arrêté sur les places d'apprentissage.

1996 Théo Geiser soumet à Antoine Bernasconi et Henri Simon, responsables de la Halle des Maçons de Moutier, l'idée d'organiser des cours de travail de la pierre, en construisant une tour au sommet de Moron.

1997 Concours d'architecture auprès des apprentis dessinateurs en bâtiment et en génie civil du Jura, Jura bernois et Bienne.

1998 Mario Botta, architecte, se met gracieusement à disposition et réalise le projet.


1999 Obtention du permis de construire.
Formats numériques disponibles pour cette revue:

 

 
     
     
EPUB (acronyme de « electronic publication » ou « publication électronique »)
est un format ouvert standardisé pour les livres numériques. EPUB est conçu pour faciliter la mise en page du contenu, le texte affiché étant ajusté pour le type d'appareil de lecture.