REVUE N° 66
Littérature XIII

Ce numéro littéraire d’Intervalles, le treizième de la revue, se veut porteur de diversité. Onze auteurs nous ont fait l’honneur et le plaisir d’y collaborer, chacun d’eux en écrivant des textes dans des genres différents et aux thèmes très variés.

Lors de notre précédent numéro littéraire, au printemps 2000, nous avions donné la parole à de jeunes plumes prometteuses. Cette année, la plupart des écrivains invités à participer à cette revue ont une réputation bien ancrée. Plusieurs d’entre eux se sont fait remarquer par des publications récentes de grande qualité, pour lesquelles des prix littéraires leur ont été décernés.

     
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  • Sommaire
  • Impressum
INTERVALLES Préface
RAYMOND BRUCKERT A la recherche du bonnet magique
THIERRY LUTERBACHER Le Splendide Hasard des pauvres
PATRICK AMSTUTZ Passions
Poèmes
JEAN-PAUL COMTESSE Tu m'écriras
FRANÇOISE CHOQUARD Les bateaux de papier
PIERRE CHAPPUIS Débris de rêves
FERNAND VERHESEN Au détour des sources
Cycles
sature.
Ailes de ciel et de terre
ERIC SANDMEIER Rencontres
FRANCIS BODER Jean-Paul Pellaton (1920-2000)
Notices biographiques
 88 pages   Format 170 x 250 mm
Impression noir/ blanc  
©Intervalles
N° 66  Littérature XIII
Titre
Auteur
texte
Préface
INTERVALLES
Ce numéro littéraire d'Intervalles, le treizième de la revue, se veut porteur de diversité. Onze auteurs nous ont fait l'honneur et le plaisir d'y collaborer, chacun d'eux en écrivant des textes dans des genres différents et aux thèmes très variés.
Lors de notre précédent numéro littéraire, au printemps 2000, nous avions donné la parole à de jeunes plumes prometteuses. Cette année, la plupart des écrivains invités à participer à cette revue ont une réputation bien ancrée. Plusieurs d'entre eux se sont fait remarquer par des publications récentes de grande qualité, pour lesquelles des prix littéraires leur ont été décernés. Par ces quelques lignes, nous tenons encore à remercier tous les auteurs de leur précieuse collaboration et de la confiance qu'ils nous ont témoignée. Evidemment, choisir signifie aussi renoncer, et nous aimerions nous excuser auprès de toutes les personnes qui auraient mérité de figurer dans ce numéro et que des impératifs pratiques ne nous ont pas permis d'inviter.
Ainsi que nous l'avons déjà mentionné, ce numéro se définit aussi par la diversité des genres: extrait d'un conte philosophique, extrait de roman, poésie, nouvelles, réflexions poétiques et critiques. De plus, les styles éminemment personnels des auteurs et la variété des points de vue enrichissent grandement ces pages.
Aucun thème n'a été proposé, laissant ainsi les auteurs complètement libres dans leur création. Ce numéro peut donc s'interpréter comme une sorte de promenade au coeur de leurs préoccupations et de leurs rêves. Les textes ont été regroupés en quatre parties, mais loin de nous l'idée de faire des classifications. Ces sections ne se veulent pas réductrices, mais plutôt un des nombreux fils conducteurs qui lient ces textes. Car bien qu'ils soient tous très personnels, ils s'interpellent et se répondent. Ils peuvent se lire dans n'importe quel ordre, en continuations, en oppositions ou en échos les uns des autres. Ce sont comme des musiques qui nous parlent de la vie, de nos vies et de celles des autres, de rêves et de désespoirs, de fusion et de solitude, de beauté et de douleur. Du monde de l'enfance innocente ou humiliée aux rêves brisés de l'âge mûr, ces bateaux de papier qui n'atteindront jamais la mer, c'est l'expérience de la vie qui nous est offerte, le cycle des saisons.
Nous voulions également dans ce numéro rendre un hommage particulier à Francis Bourquin, décédé en août dernier à l'âge de quatre-vingt ans. Membre cofondateur de la revue Intervalles, il s'est battu dès sa création en 1981 pour rassembler une région à travers les mots. Il croyait à leur pouvoir et à celui de la poésie, cette «expression d'un mouvement profond de l'être, cet apprentissage de la vie profonde», telle qu'il la définissait. Il fut une figure marquante des lettres de notre région, dont le regard malicieux restera gravé en nous.
A la recherche du bonnet magique
RAYMOND BRUCKERT
Conte fantastique de la Romandie profonde. Edition prévue en 2003.

Extrait


Introduction

Depuis la nuit des temps, le petit peuple sylvestre des Microbiotons hante les replis de l'arc jurassien, de la Suisse alémanique au Mont Vuache, à l'ouest de Genève. La tribu des Sylvalous, qui en est une branche mineure, se terre dans la forêt de l'Envers depuis qu'elle a perdu le secret d'invisibilité. En effet, la taille minuscule de ces génies de la Terre les rend tragiquement vulnérables. Seule la possession du bonnet magique leur permettait jadis de mener une existence normale. Depuis quelques décennies, la pression exercée par la civilisation humaine, toujours plus dense, plus motorisée et plus oppressante, les confine dans les zones inhospitalières de la montagne. Le jeune nain Lazuron se porte volontaire pour tenter de retrouver le secret du bonnet salvateur. Dans sa quête lointaine semée d'embûches, il est hébergé une nuit par les chouettes dans la muraille épaisse d'un vieux donjon valaisan...

(...)
Et c'est là qu'il fut brutalement tiré de son rêve par une bande de petits écoliers qui montaient l'escalier métallique du donjon en courant et en se bousculant. Il était bien dans la cachette que les chouettes lui avaient assignée. Craignant d'être découvert, il se pelotonna tout au fond de la niche, se recroquevilla derrière un vieux nid abandonné, bras et jambes bien repliés contre le corps. Ainsi, personne ne le verrait. Tous les enfants défilèrent devant lui en criant, en s'appelant, sans prêter la moindre attention à ce renfoncement obscur. Une seule chose comptait, arriver tout en haut le plus vite possible. Et pourtant, la dernière de la troupe, une petite rousse aux couettes tirées à l'horizontale, un beau regard transparent furetant en tous sens, eut l'intuition de quelque chose. Elle s'arrêta, s'accroupit sur l'escalier et demeura immobile, fixée dans la direction du nid. Tout excitée, elle retint par le bras le camarade qui était devant elle et lui chuchota:
- Nicolas, viens ici. Qu'est-ce qu'il y a derrière ce nid? Tu vois, on dirait que c'est un tout petit homme. Mais oui, c'est bien ça. Un tout petit homme... un nain! C'est un nain! Mais je te jure que c'est un nain! Un vrai!
Pendant qu'elle interpellait son copain, Lazuron, effrayé, profita de cette seconde d'inattention pour retourner le nid et se cacher dessous précipitamment. Nicolas se pencha sur la balustrade et ne vit que le nid:
-Et alors, c'est un nid, un vieux nid, un nid abandonné dans un
creux du mur. Sophie, je ne sais pas ce que tu as vu. Sophie, toute déçue, et pourtant sûre d'elle, répéta:
-Je ne me suis pas trompée. J'ai vu un tout petit bonhomme derrière le nid. D'ailleurs, avant, ce nid n'était pas retourné. Qui a bien pu le retourner? En tout cas pas le vent, il n'y en a pas!
Le Splendide Hasard des pauvres
THIERRY LUTERBACHER
Paru chez Bernard Campiche Editeur en avril 2003.


Extrait

Le monde! Je n'étais rien pour lui et il était l'univers pour moi. Le dégoût! Il m'a construit en détruisant, dès mon enfance, toute illusion sur l'espèce humaine. Le dégoût pour les regards qui cognent. Les regards qui nous ruinaient, moi et les miens.
Celui de l'épicière lorsque je lui disais de rajouter les commissions à l'ardoise et qu'elle me répondait: «Tu diras à ta maman que c'est la dernière fois avant la fin du mois!» Celui de la femme du directeur de la fabrique de ciment où travaillait mon père, lorsque le samedi il tondait le gazon ou ramassait les feuilles mortes dans le jardin de la villa. Elle lui apportait une bière fraîche en lui ployant l'échine d'un «tenez mon brave». Je retenais des larmes de rage en regardant mon père, la casquette à la main, s'agenouiller du regard.
Les yeux disaient le rang social de l'autre, du plus bas que terre au dignitaire, les yeux crachaient par terre ou dégoulinaient de servitude.
La rage m'avait mis la plume à la main. J'écrivais ce qui me cassait, leurs regards qui ressemblaient à la monnaie du dimanche qu'ils introduisaient délicatement, à la sortie de l'église, dans la tirelire que tenait le négrillon de bois en costume rouge, dodelinant docilement de la tête pour dire merci.
L'écriture m'apprenait qu'il y avait en moi un monde dans lequel mes mots étaient insoumis. Je me racontais là où ça faisait mal en oubliant que les lettres, elles aussi, étaient engoncées dans des règles, assermentées, obéissantes aux ordres de l'orthographe et de la grammaire et à un ennemi plus farouche encore, le bon goût du comme il faut.
Lorsque à l'école, j'ai fait table rase de mes compositions serviles pour envoyer mes mots à la bataille, les vrais, ceux avec lesquels je criais la nuit dans mon lit en couvrant tout ce que je trouvais comme pages blanches, l'instituteur, monsieur Barrier, a arraché la feuille de mon cahier devant toute la classe.
- Monsieur Youri Suarez se contentait d'être un cancre et écrivait avec une orthographe qui ressemblait à sa place, la dernière. Mais non content de traîner la langue française dans la fange, il s'élève maintenant au rang de penseur. Monsieur Suarez, votre nom a ceci de commun avec vos pensées, c'est qu'elles ne sont pas françaises.
Comme vous le constatez, je tiens cette feuille souillée de deux doigts et vous prie de l'emmener là où elle fera honneur à son contenu, les toilettes.
Tous les élèves riaient, enfants de rien, enfants de pauvres et enfants de riches, seule l'humiliation de l'autre avait assez de force pour les unir d'un même rire. Il m'a remis la feuille déchirée. Je l'ai prise et je restais debout. Il m'a ordonné de m'asseoir, mais je ne bougeais pas. Rien ne pouvait me déplacer. Il s'est approché en répétant son ordre, puis m'a soufflé dans l'oreille: «Tu sais Suarez que c'est toujours nous qui finissons par gagner. Ce n'est qu'une question de temps, alors à quoi bon!»
Passions
PATRICK AMSTUTZ
Epithalame

Sur ma table rase
renversée
je l’ancre ta rose
de fiancée.

En quelle prose
miel et lait mêlés
noient l’encre sacrée ?

Les pleurs et les mots
de tendresse
sont aussi des peaux
qu’on transperce.
Poèmes
Vois-tu je ne sais s'il faut aimer d'abord ce qui crie plus fragile sous la durée
-mais de quelle douceur nous seraient les pierres perpétuelles et même les étoiles?
un instant, cette caresse ne fut plus difficile, ni de vivre.


Du secret de mes os je refuse tel amourqu'il me force d'aimeret de louer dans la défaite.
Ici commence ma solitude:à la croisée où sera faitela part de l'ombreentre deux lèvres.


Je me soucie de la roue qui se voileet de la clé qu'on dit faussée:plutôt, la bouche d'or, qu'elle déchanteque de parler de pain en terre de famine.
Tu m'écriras
JEAN-PAUL COMTESSE
Nouvelle

Avant l'heure du rendez-vous, il passa chez le traiteur et choisit un pique-nique comme du temps de leur tocade pour les déjeuners sur l'herbe. Car elle avait pris le goût des moments débridés: manger à la diable et faire l'amour sous un arbre, dans la forêt, n'importe où, n'importe quand.
A la petite librairie qu'elle avait indiquée, personne. Il fait semblant de bouquiner en louchant vers la porte d'entrée.
Il réfléchit, s'interroge. Se montrer charmant, insouciant, charmeur. Revivre un moment du bonheur découvert ensemble. Je suis le plus jeune, elle m'a appris la femme. Je lui dois tout. Avec elle, j'ai commis le délit d'initié. Saisir chaque occasion pour être encore le loufoque qui l'a séduite: «Ton gobelet va se renverser, ?la France, ton café fout le camp'... eh! regarde ces oiseaux qui se bécotent...». N'accepter aucun reproche: c'est elle qui me lâche. Est-ce qu'elle a décidé de rompre ou s'agit-il d'une passade de vacances?
Si elle annonce la rencontre qu'on est persuadé de ne faire qu'une fois - cette ?opportunité inespérée' dont elle parlait dans les heures de récriminations - alors répliquer du tac au tac: «Prends garde à ne pas lâcher la proie pour l'ombre!»
Les minutes passent; elle est en retard... ou ne viendra pas.
La voici! La voici.
Joviale, à l'aise, neutre. Elle lui adresse un signe amical de la main et se dirige vers la vendeuse qui présente l'album commandé; elle l'examine, est satisfaite, demande un emballage de fête. Chemisier blanc, décolleté parfait, pantalon clair. Ce n'est plus la tenue en jeans pour faire décontractée. Plusieurs bijoux, lesquels? Ses lèvres, aujourd'hui sans nulle expression. C'est bien ça, elle a changé, c'est la rupture.
Dehors, elle dit: «Pique-niquer? Ne pense pas à ça, voyons! Tu sais que je dois te parler. Il faut que je te parle. Aide-moi.»
Au snack, les salades sont de premier choix. Elle fait l'éloge des menus végétariens. C'est la première fois qu'ils mangent dans un restaurant de ce genre. Des sets publicitaires font office de nappes. Il regarde autour de lui. Où suis-je? Elle se met à parler au rythme d'un entretien préparé. Oui, elle a fait LA rencontre de sa vie. Un homme calme, raisonnable, «moins doué que toi, mais simple, sérieux et d'âge mûr. Il habite chez moi, une présence rassurante. Nous allons vendre sa propriété; il a eu une vie active et aspire au calme. Seule à quarante ans, il faut organiser mon existence. Finies, les séparations à deux heures du matin, les réveils solitaires. Eric m'offre la sécurité.»
Les bateaux de papier
FRANÇOISE CHOQUARD
Nouvelle

«Ne dites pas à une petite fille que son bateau de papier n'atteindra jamais la mer». Une longue année après la disparition de l'écrivain (*), je termine sa nouvelle qui habille une phrase à nulle autre pareille. En fait, cette seule phrase est pour moi un livre entier, dense, à mille degrés d'interprétation. Un livre lourd de pages tournées, de pages écornées, d'alinéas soulignés qu'il s'agirait de lire par petites tranches, en se faisant violence: assez pour maintenant, demain est encore un jour, après-demain aussi! Que j'aimerais dans l'instant dialoguer avec l'auteur! Lui dire que ses mots sont presque les miens, tant ils éveillent de résonance, de parenté! Si je me mets à mon bureau aujourd'hui, allumant la lampe, rassemblant mes esprits, alignant mes phrases modestes, allant à la ligne, encore à la ligne, au bout d'une page - combien de pages pour faire le poids? -, c'est pour aller vers l'auteur disparu d'abord et les amies que la vie m'a données dès mes petites années. C'est d'ailleurs un reste d'enfance qu'il m'aura fallu pour que son message m'atteigne si violemment, en plein coeur et en pleines tripes! Et assez d'innocence dans mon regard sur les gens et sur les choses, non?
«Ca dépend...» répondent souvent les enfants! Mais on ne leur demande rien, le provisoire de leur âge, de leurs rêves, de leurs attentes les occupe suffisamment. Certes, un jour leur bateau de papier sera jeté dans les flaques d'eau, les rigoles, les ruisseaux. Et les rivières courront là où elles doivent aller, à la mer donc!
Dernièrement, pour rompre le provisoire de mon âge avancé mais obéissant aussi à quelqu'obscur pressentiment, je suis allée trouver ma plus ancienne amie. Dans sa ville, sa ville où je me rends rarement! L'appartement est douillet que le maître de maison a quitté en une autre saison. Les baies vitrées happent le regard par-delà murs et jardins, enclos et clochers. Ici des meubles rustiques serrent leurs trésors, là plusieurs tableaux sont trop haut accrochés. Eux aussi sont d'horizons reculés, mais encore de taches éclatées, de mers recommencées. Devant eux, à bâtons rompus, nous jetons nos premiers propos: tes tableaux... mon repas d'abord...
Les appétits de veuves sont à la fête. On ne joue plus à la dînette, que diable! Nos histoires, cocasses et impertinentes, à ce moment-là restent encore terre à terre. Solides coups de fourchette, solides évocations! Snobant les confidences féminines, nous traquons mille thèmes sortant des chemins battus: irrégulières tranches de vie, séquences surréalistes, récits coquins et pittoresques! Après le dessert nous prenons le temps de dévider problèmes d'enfants, amours passées, les détresses du monde et les nôtres à l'échelle, l'argent, la liberté et son prix, nos interrogations et que sais-je encore qui nous tient éveillées! Mais notre plaisir, nous ne le savons que trop, tiendra dans le rappel des souvenirs, toute place laissée à la nostalgie, bien entendu! J'expose le travail des psychologues prônant nos mémoires sélectives. Un tamis ferait donc le tri dans nos esprits, proposant de curieux résidus. C'est du moins ce que j'en retiens!
Débris de rêves
PIERRE CHAPPUIS
Il faut descendre bas dans la mine du rêve pour trouver les plus belle pépites.
Et ce n'est pas là l'effort le plus grand,
- c'est plutôt le plaisir, - mais de les remonter au jour sous forme de lingots, sous forme de bijoux.
Pierre Reverdy


Sommeil léger

Le temps n'est plus guère d'un sommeil de plomb, de ces plongées en profondeur où, de la vie en surface, ne parvient plus aucun écho. Avec l'âge au contraire, la membrane séparant un état de conscience de l'autre s'amincit toujours davantage.
Ainsi se poursuit de rêve en rêve, du moins de sept en quatorze un dialogue - plutôt un différent - entre le rêveur et le veilleur en qui il se dédouble, qui lui tient tête dans le rêve même, tente de lui faire entendre raison ou même, par jalousie, de le déstabiliser faute de pouvoir se substituer à lui.
De surcroît, relativement à l'homme de la veille, il n'est, là encore, que sa doublure, voire son traître, nullement son mandataire, s'étant présenté de lui-même. Pas difficile, une fois dissipées les perspectives trompeuses de la nuit, de le démasquer, mais comment, sur le moment, a-t-il pu nous duper, ayant si incongrûment mêlé son grain de sel, si manifestement, si exclusivement suivi son propre intérêt?


Phrase intérieure

Sans y être pour rien, ne devrais-je pas me retrouver - heureux accomplissement que rien n'annonçait - halé ou haussé?
D'enthousiasme, je serre, mais presque à hauteur d'épaule, la main que me tend un ami de rencontre surpris de mon geste; comprend-il que mon bras ne s'est levé que porté, comme tout mon être, par une phrase intérieure (ce sont sur le moment mes mots)? Nous rions de bon coeur de ce qui n'est peut-être pas tout à fait un malentendu.
Hissé en page: l'expression seule me reste, détaché d'une situation plutôt complexe où étaient sur le point de se dénouer en dehors de moi, comme s'il y allait du salut de tous, bien d'autres difficultés.
Au détour des sources
FERNAND VERHESEN
En rêvant entre les lignes de Le noir de l'été, par P. Chappuis (éd. La Dogana, 2002)


Tout ailleurs est lente assomption de neige, prescience de gestes originels, et du fond même s'aimantent des échos en mouvance. Ressemblance de ce qui demeure disponible d'autres saisons. Des visages nous croisent pour ne laisser en nous que leur silence et quelque tendresse se perçoit à peine qu'une trace, déjà, dénude la mémoire. Témoin de lieux baignés de nulle part.
De ce qui se dénoue, à l'instant même, faire un lieu de passage, vers l'intérieur du temps, pour que sa fracture soit douce et lisible, non point effraction, mais chance de lente clairière. Toujours à voix basse assumer les escarpements et entre deux rivières affiner le cours des sentiers. Afin que nulle trop brusque parole n'agace les talus, et veille malgré l'obscur aplomb de ne point éteindre quelque braise dans le creux des heures. Ainsi quelques visages s'effacent d'apparaître, et les buissons résorbent au soleil certaines balafres du noir.
A peine empreintes sur nappe d'alpages, les mots furtifs illimitent le langage, blanche arène ombrée de glaciers, en attente d'elle au détour des sources. Semblable à la sienne une main s'ouvre hors de la nuit dans la fraîcheur qu'effleure le souffle. Rien ne froisse le silence de l'herbe et pourtant la marche s'entend en la pureté de l'air, telle une inflexion de voix tues.
Probable dépossession de ce qui lie le jour au jour, et cependant en ce ciel des regards étanchent leur nuit.
«... demeure de neige» (Décalages, III/6) où tout instant ajoure le temps, où l'on dit ce qui parle à l'intérieur de la parole (parenthèse où se précipite en clarté l'opacité du réel), et assure avec naturel l'énigme quotidienne d'émerger au monde. Il s'en faut de peu dès lors qu'au glacis des lisières se fasse jour Le noir de l'été. Il importe que le regard de la nuit se risque en des voies que de très loin constellent des galaxies souterraines.
Au fond des mots, le possible infini du gravier crissant sous les pas du promeneur. Distrait il se dérobe aux alluvions des labours, se fraie un sentier à flanc de montagne, et l'espace emplit son regard aux confins du roc et de la rosée. Plus il avance, mieux affleurent en lui les senteurs des buissons, toujours à l'arête d'abîmes.
Cycles
la soif.
J'errais par la somnolence des chemins.
Les sentiers s'escarpaient, se brisaient en affouillements.

Au nid des blessures, je m'abandonne...

Depuis longtemps je l'attendais. Si vieille,
que s'éreinte la pudeur... Si nue que s'égarent les désirs,

la soif.

Est-ce toi qui l'auras frelatée?

J'ourlais dans l'haleine des chutes.
Des filets se tissaient, où s'engluent les élytres de vos nuits.
Et vos moucherons s'éprennent...

Depuis longtemps, j'attise vos pertes.

Je glane la moiteur des étoiles ternes.
Je couve la fièvre des mirages.
Je noue les fils résorbés de l'air, et vos espoirs calcinent...

quand le souffle s'assèche, la lente pulvérulence,

m'irrigue...
sature.
sature.

...mais plus avant, mais par delà le plain --- chant du regard, où le cristal de l'espace condensait la présence, de fines gouttelettes de vapeur saturée s'en viennent mourir à même l'eau des prunelles, qui s'irisent à la blessure de l'âme.
Ailes de ciel et de terre
Ailes de ciel et de terre
extraits du manuscrit SAISONS, recueil de poèmes. Images et textes Eric Sandmeier.


Les derniers pétales de l'hiver étouffent le chant montant
de l'oiseau Rassemblés dans la bourrasque ils partent
nulle part Etraves éperdues dans le chenal fendu des glaces en perdition
*
L'oiseau suspendu crisse dans les hauteurs puis engorgé par ses stridences il casse ses gammes pour les frotter plus haut encore
Voix cisaillée Grésil ébréché sur la couture de mai
*
L'hirondelle raie la vitre du ciel faucille plaquée de bleu Crayonnante griffure
saccadée d'une nomade revenue de l'espace des sables Précise au retour
Rencontres
ERIC SANDMEIER
Pour notre ami Francis Bourquin
Membre fondateur de la Revue Intervalles



Un ami mort est d'abord comme une image vide, semblable à toute absence, mais rendue plus abyssale encore parce qu'irréversible, apparemment.
Puis le creux se comble, rapidement reconquis par le tissu d'un vécu partagé fait d'échanges de haute qualité, d'interrogations suivies de réponses fragmentaires et fragiles. Souvenirs de rires, aussi, souvent, francs et généreux, jaillis de la langue truculente et des yeux malicieux de Francis.
En été 1998, Odile Brenzikofer, alors présidente d'Intervalles, publia l'entretien qu'elle avait eu avec lui à Villeret le 16 avril de la même année.
«Membre cofondateur d'Intervalles, vous avez été enseignant, chroniqueur tant dans la presse écrite que radiophonique, rapporteur de la vie de la région; vous avez été responsable de pages littéraires dans le Journal de Genève et le Journal du Jura, auteur de nombreux articles critiques, directeur d'éditions, auteur, enfin et surtout, de plusieurs recueils de poésie... Que retenez-vous de toutes ces activités?»
«Ce qui me paraît primordial, c'est l'expression poétique. (...) J'ai, en effet, la conviction profonde que la poésie n'est pas un ornement extérieur, mais l'expression d'un mouvement profond de l'être. En laissant les événements qui nous touchent résonner en nous, nous leur permettons de nous révéler à nous-mêmes, au plus profond de notre être. Le langage poétique c'est la découverte, le rayonnement, à travers les mots, de ce qui dépasse les mots eux-mêmes. Au fond, la poésie, c'est l'apprentissage de la vie profonde.»1
L'Université des années cinquante laissait la littérature d'ici tellement dans l'ombre que nous étions nombreux à ânonner des redites culturelles qui faisaient des Suisses romands, et plus encore des Jurassiens bernois, des ignares juste bons à rechercher la méticulosité mécanique plus que la précision du mot et l'élasticité de toutes les modulations poétiques qu'il peut contenir.
Jean-Paul Pellaton (1920-2000)
FRANCIS BODER
Un écrivain important du XXe siècle


En 1953, Jean-Paul Pellaton dirige pendant quelques années une école secondaire à Bienne. Il le fait consciencieusement et avec beaucoup d'aisance.
Dès ses jeunes années, il répond à deux vocations différentes mais qu'il se garde bien de confondre jamais: celle de l'écrivain et celle de l'enseignant, dont il gravit successivement tous les échelons, de simple instituteur à lecteur en philologie romane à l'Université de Berne.
En tant qu'écrivain, J.-P. Pellaton est essentiellement un maître de la narration. Au total, 56 nouvelles, 8 romans, 1 récit. Mais il faut ajouter aussitôt que, dès qu'il s'essaie en un autre genre littéraire, il y réussit. Par exemple en poésie.
Ses maîtres: Anton Tchekhov (1860-1904), Raymond Carver (19381988).
Ses qualités maîtresses comme professeur et écrivain: l'intelligence et l'humilité.
Souhaitez-vous évaluer l'art pellatonien à sa juste mesure? Le plus simple est de juger sur pièces.


Nouvelle

L'exposition
Plus elle s'enfonçait dans les salles, plus la chaleur incommodait Claire. Et puis, les tableaux ne lui parlaient pas, avec leur désordre de taches groupées en paquets au centre de la toile ou projetées dans tous les sens comme des éclaboussures de pluie rageuse. Au fond, elle ne savait trop comment apprécier ces peintures que le catalogue et les affiches nommaient «oeuvres des expressionnistes lyriques».
Docilement, comme les autres fois, Paulette l'avait suivie le long des cimaises, posant mille questions et s'exprimant de temps à autre avec vivacité, sa petite main tendue: «Oh! maman, regarde celui-là! On dirait que c'est quelqu'un qui rit!» Et Claire, amusée, observait plus attentivement le jeu ensoleillé des éclats jaunes et rouges, reconnaissant que Paulette avait raison. Les enfants sentent les oeuvres d'art plus juste que les adultes, il faudrait être capable de les recevoir comme eux, avec leur naïveté, leur absence de préjugés.
Notices biographiques
Patrick Amstutz

Patrick Amstutz, de Bienne, a dirigé et édité La Langue et le politique. Enquête auprès de quelques écrivains suisses de langue française (Vevey, Editions de l'Aire, 2001) et Jean-Georges Lossier (N° 3-4 spécial de la Revue de Belles-Lettres, Genève, 2001). Il vient de publier s'attendre (Moudon, Editions Empreintes, 2002). Ces trois poèmes sont tirés d'un nouveau recueil en chantier, qui fait suite au précédent.


Francis Boder

Francis Boder est né à Orvin en 1928. D'abord instituteur, il continue ses études, obtient une licence ès lettres en 1964 à Neuchâtel. En 2000, il publie une étude de stylistique intitulée «La phrase poétique de Blaise Cendrars».


Raymond Bruckert

Raymond Bruckert, né à Bienne en 1935, ayant entre autres vécu à Frinvillier, Romont et Tramelan, est docteur ès sciences, géographe, chercheur en énergie solaire, vulgarisateur, auteur de publications didactiques et techniques. Il a pratiqué l'enseignement et dirigé des cours de perfectionnement dans toute la Suisse romande. Il aborde dans sa retraite montagnarde de Plagne les thèmes qui l'ont toujours fasciné: la fiction scientifique, les légendes et le folklore. Deux romans ont déjà été publiés: Chronique d'un Grand Froid (Cabédita 2000), pour lequel le canton de Berne lui a décerné un prix littéraire, et Le Rire interdit (Cabédita 2001). À la Recherche du bonnet magique (120 pages), illustré par Rémy Grosjean, sera édité dans le courant de 2003.

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