REVUE N° 64
Pacifisme(s)
     
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M. LE CONSEILLER FÉDÉRAL JOSEPH DEISS Avant-Propos
MÉMOIRES D\'ICI CENTRE DE RECHERCHE ET DE DOCUMENTATION DU JURA BERNOIS Préface
VERDIANA GROSSI Politiques de la paix en Suisse.
ROLAND STÄHLI La vie exemplaire d'Albert Gobat, Prix Nobel de la paix en 1902
RUEDI BRASSEL-MOSER (TRADUIT PAR ELIANE GERBER) Elie Ducommun - médiateur radical
STÉPHANIE LACHAT ET DOMINIQUE QUADRONI, MÉMOIRES D\'ICI Marguerite Gobat: le pacifisme au féminin
CHRISTOPHE STAWARZ Anarchisme et pacifisme: la Fédération jurassienne (1871-1880), une autre vision de la paix internationale
Liste des auteur(e)s
ALINE HOURIET ET CATHERINE KRÜTTLI, MÉMOIRES D\'ICI Promouvoir la paix: mise en affiches de l'idéal d'Albert Gobat et Elie Ducommun, lauréats du prix Nobel de la paix en 1902
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N° 64  Pacifisme(s)
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Avant-Propos
M. LE CONSEILLER FÉDÉRAL JOSEPH DEISS
Il m'arrive souvent de penser à la devise du Norvégien Fridtjof Nansen, explorateur du Pôle Nord et Prix Nobel de la paix: «Les entreprises difficiles prennent un certain temps, les entreprises impossibles un peu plus». Lorsqu'on se retourne sur le chemin parcouru depuis les espoirs des pacifistes du 19e siècle, la phrase prend tout son sens. Dans un contexte européen perturbé, une minorité osait penser et préparer une paix permanente. En son sein, nous comptons de nombreux représentants helvétiques, à l'exemple d'Albert Gobat et d'Elie Ducommun, les deux Prix Nobel de la paix de 1902 célébrés ici. Alors que la présence internationale de la Suisse, pionnière du libre-échange, était surtout économique, ils entendaient faire jouer à leur pays un rôle politique d'envergure au service de la promotion de la paix. Avec d'autres, ils ont dépensé sans compter leur énergie et leur temps pour développer le recours à l'arbitrage dans les relations internationales.
Nos deux héros ont eu «la chance», selon les termes de leur entourage, de mourir plutôt que de voir leurs espoirs de concorde internationale voler en éclats au cours de la Première Guerre mondiale. Sans aucun doute, les patriotes convaincus qu'ils étaient seraient-ils aujourd'hui fiers de voir les principes auxquels ils étaient attachés devenus les maîtres-mots de la politique extérieure de la Suisse: politique des bons offices, coopération internationale, engagement en faveur d'un ordre international fondé sur des règles juridiques entre Etats, participation à l'élaboration de tribunaux internationaux, etc.
Albert Gobat et Elie Ducommun étaient de celles et ceux qui se sont engagés pour faire de la Suisse le siège d'organisations internationales. Nous pensons, en leur temps, au Bureau international de la paix à Berne, ou à la Ligue internationale des femmes pour la paix et la liberté à Genève. Sans aucun doute seraient-ils fiers d'avoir connu la Suisse siège de la Société des Nations, de parcourir la Genève internationale, avec les Nations Unies, ses rencontres au sommet et les espaces de négociations qu'elle offre au monde entier. Sans aucun doute se seraient-ils réjouis, après s'être impatientés, de voir la Suisse adhérer à la Cour pénale internationale, entrer à l'ONU, envoyer des soldats non armés ou armés pour des missions de paix à l'étranger.
Toutefois, admettant que l'occasion nous était donnée, nous oserions certainement à peine leur avouer que 9 victimes sur 10 des guerres actuelles sont des civils, hommes, femmes et enfants. Si la paix n'est toujours pas une réalité, la réalité de la guerre, elle, a changé. Le plus souvent, les conflits éclatent à l'intérieur même des Etats, et non plus entre eux. Le problème n'est pas seulement politique, juridique et militaire. La gestion des conflits passe aussi par la coopération au développement, l'aide humanitaire, la défense des droits de l'homme, la promotion de la démocratie, les politiques économiques et environnementales, dans un esprit de collaboration et de coordination internationales. C'est la voie choisie par la Suisse, qui engage des fonds et les compétences de ses experts dans de nombreux projets, souvent en collaboration avec des organisations non gouvernementales proches des populations civiles.
Préface
MÉMOIRES D'ICI CENTRE DE RECHERCHE ET DE DOCUMENTATION DU JURA BERNOIS
Il y a cent ans, en 1902, le prix Nobel de la paix honorait deux collègues et amis, Albert Gobat et Elie Ducommun. Le premier est né dans le Jura bernois, le second y a vécu. Toute la région se mobilise pour commémorer l'événement. Au vu de la dimension que revêt désormais l'attribution annuelle du célèbre prix, on pourrait penser que les deux hommes figurent parmi les célébrités régionales. Or, il n'en est rien. Jusqu'à récemment, leurs noms étaient encore largement méconnus, voire inconnus, du grand public.
Certes, pour sa deuxième édition au tout début du 20e siècle, l'attribution de ce prix Nobel n'a pu être aussi médiatisée qu'elle l'est aujourd'hui. Par ailleurs, si l'Europe actuelle érige la paix en valeur universelle, il n'en a pas toujours été ainsi. En des temps pas si lointains, le soldat était un héros qui mourait au champ d'honneur. C'est alors qu'Albert Gobat, Elie Ducommun et bien d'autres présentés dans cet ouvrage osèrent dénoncer la folie guerrière.
La non-reconnaissance des promoteurs de la paix, même au sein de la région qui les a vus naître et agir, nous permet de mesurer le courage et l'audace de leur parcours. Et si la commémoration de l'attribution du prix Nobel de la paix à Albert Gobat et Elie Ducommun dans le Jura bernois devait prendre un sens, ce serait indiscutablement celui-là. L'anniversaire ne peut être prétexte à étalage de fierté quant aux qualités qu'ils auraient héritées de leur terre. Au contraire, l'occasion doit questionner. Nous pensons être trop petits, périphériques et impuissants pour agir contre ce qui ne se heurte souvent qu'à notre révolte passive. Albert Gobat, Elie Ducommun et les autres n'acceptaient eux aucune excuse à l'inaction.
Ils se sont dépensés sans compter en faveur de la paix. Pour quel résultat? Se seraient-ils découragés en assistant à la répétition des conflits? Rien n'est moins sûr. Puisque leur temps également était des plus perturbés; puisque, tant que la guerre ne sera pas morte, il y aura des raisons d'être pacifistes.
Si le passé, même récent, est souvent utilisé pour éclairer notre présent, à l'inverse le présent donne du sens au passé. Ainsi, les commémorations des actions pacifistes d'hier nous parlent de celles et ceux qui aujourd'hui les mettent en scène. Cent ans après, le regard porté sur Albert Gobat et Elie Ducommun est sans doute le reflet d'une soif d'idéaux, d'une volonté de moins d'impuissance face à ce qui choque dans la marche du monde. Nous nous plaisons à célébrer la mémoire d'Albert Gobat et d'Elie Ducommun, parce que leur invitation à l'ouverture et à la tolérance nous séduit. Osons le penser.
Politiques de la paix en Suisse.
VERDIANA GROSSI
«Continuons, très chers collègues, sur les deux bords de la Manche, de l'Atlantique, du Rhin et du Léman à prêcher la paix par notre exemple, nos discours et nos écrits, afin d'être fidèles à l'épitaphe gravée sur la couverture de nos Archives et plus encore dans nos coeurs: ?Bienheureux sont ceux qui procurent la paix, car ils seront appelés les enfants de Dieu.', St. Matth. v. 9.»

(Le comte de Sellon, fondateur et président de la Société de la paix de Genève à ses honorables collègues de Genève, d'Angleterre et d'Amérique, La Fenêtre près de Genève, le 24 juillet 1837).


Depuis le début du 19e siècle, les idées autour du concept de paix en Suisse se caractérisent par une inspiration à la fois politique, philanthropique et humanitaire. Si le proverbe dit que dans chaque Suisse sommeille un instituteur, la paix est un domaine qui doit être transmis et véhiculé aux citoyens par tous les rouages dont dispose la démocratie. Cet aspect didactique de la paix, Sellon l'a mis en pratique par l'exemple, la parole et l'écrit.
Il sera question donc de déceler les circonstances historiques qui ont permis à la Suisse de se projeter du début du 19e siècle à 1914 parmi les pays qui ont le plus contribué à faire passer la paix du domaine de l'utopie à celui de l'institutionnalisation et à l'organisation qui en découle. Elie Ducommun et Albert Gobat, auxquels le numéro de cette revue est consacré, sont les deux lauréats suisses du prix Nobel de la paix qui eurent l'honneur de créer le Bureau international de la paix (1891) et le Bureau interparlementaire (1892) qui deviendra plus tard l'Union interparlementaire. Etaient-ils conscients qu'ils allaient contribuer à poser les fondements d'un grand édifice qui abriterait une multitude de bureaux et d'offices internationaux allant des domaines les plus techniques (chemins de fer, télégraphes, postes, etc.) à ceux consacrés à des thèmes à portée universelle (paix, condition féminine, lutte contre l'alcoolisme, etc.)? Pouvaient-ils imaginer que leurs institutions fonctionneraient encore de nos jours?
Plutôt qu'analyser ces deux personnalités, nous retracerons les efforts politiques qui sous-tendent l'obtention des trois prix Nobel suisses de la paix (Henri Dunant est le premier lauréat en 1901 avec le Français Frédéric Passy). Le prix récompense certes les qualités personnelles de ces trois hommes, mais il récompense aussi la naissance de trois institutions suisses: la Croix-Rouge, le Bureau international de la paix et l'Union interparlementaire. Comment la Suisse va-t-elle parvenir, en dix ans, à s'imposer comme le pays qui a le plus travaillé pour la paix? Etait-ce par les mérites de ces lauréats ou plutôt grâce à l'appui et aux convictions pacifistes d'une poignée d'hommes qui occupent la scène politique au début des années 1890 et favorisent l'implantation de ces institutions?
La vie exemplaire d'Albert Gobat, Prix Nobel de la paix en 1902
ROLAND STÄHLI
Au printemps 1837, Philibert Gobat était nommé pasteur de la paroisse réformée de Tramelan, en Erguël. Le jeune ministre de l'Evangile était né en 1813 à Crémines, son lieu d'origine, dans la Prévôté de Moutier-Grandval. Il était fils d'Isaac-Emmanuel Gobat, notaire, maire de sa commune et lieutenant du préfet de Moutier. Son grand-père était Jacob Gobat, lui aussi notaire, maire de Crémines au temps de l'annexion à la France, juge de paix du canton de Moutier de 1808 à la fin de l'Empire napoléonien, puis l'un des sept notables de l'ancien Evêché de Bâle qui signèrent à Bienne, le 14 novembre 1815, l'Acte de réunion au canton de Berne.
Philibert Gobat, pasteur énergique et dévoué, exigeant envers les autres comme envers lui-même, fut très vite apprécié par ses paroissiens, d'autant plus qu'il était «tantôt un orateur tout miel tout sucre, tantôt un orateur puissant, enflammant les chrétiens». En exagérant quelque peu, les Tramelots disaient que, lorsqu'il prononçait une oraison funèbre au cimetière situé près du temple et qu'il «rappelait les dix commandements divins en dénonçant les péchés des hommes, on pouvait l'entendre dans un rayon de plusieurs centaines de mètres, parfois jusqu'au Saucy, à l'ouest, et jusqu'au Coin de la Marmite, à l'est»...


Tramelan au 19e siècle

La paroisse protestante où venait d'être nommé Philibert Gobat, dans le petit val parcouru par la Trame qui était encore «bordée de renoncules d'or et de trèfles pourprés», comme l'écrivit plus tard Virgile Rossel, comprenait trois communes: celle de Tramelan-Dessus, la plus importante, située non loin de la source du cours d'eau et sur les pentes du coteau exposées au soleil, celle de Tramelan-Dessous, en aval, et plus à l'est, après un espace de prairies et de champs, et celle de Mont-Tramelan, la plus petite avec une trentaine de fermes dans les pâturages et sur les hauteurs boisées. Elles comptaient ensemble, selon un recensement, 2 182 habitants en 1836, en majorité des paysans, des paysans-horlogers et des horlogers, la plupart lecteurs de la Bible, admirateurs de Rousseau, très attachés à leurs droits et à leurs libertés.
Les «années de misère» dues aux guerres provoquées par le «despote Napoléon», puis à l'occupation du pays par les armées des Alliés, avaient fait place à des années de progrès et de développement économique lorsque, dans la nuit du 10 au 11 juillet 1839, un terrible incendie éclata à Tramelan-Dessus. Ce «grand malheur détruisit complètement 16 maisons dans le haut du village, plusieurs greniers, des dépendances, la maison d'école et la vieille église». D'autres bâtiments, plus ou moins endommagés, furent sauvés à grand-peine et, le lendemain «27 ménages, comprenant 127 personnes, étaient sans abri, ayant tout perdu».
Elie Ducommun - médiateur radical
RUEDI BRASSEL-MOSER (TRADUIT PAR ELIANE GERBER)
Les nécrologies publiées à la mort d'Elie Ducommun, survenue le 6 décembre 1906, nous font découvrir une vie qui focalisait toute la diversité, l'éveil et la foi en l'avenir du 19e siècle. Un large éventail d'activités nous le montre sous différents jours: homme politique dans la fonction de chancelier d'Etat dans la Genève radicale-démocratique; patriote s'engageant en faveur d'une forme d'Etat moderne, centralisée lors de la discussion autour de la Constitution dans les années 1870; professionnel de la construction et la gestion des chemins de fer qui symbolisaient de manière particulière les progrès de l'époque; militant en faveur d'un ordre de paix international pendant plusieurs décennies, ce qui lui valut l'attribution du prix Nobel de la paix en 1902, conjointement avec son camarade de lutte, Albert Gobat. Aujourd'hui encore, il vaut la peine de se pencher sur la riche palette que fut sa vie.


Origines et jeunesse

La famille Ducommun est originaire du Locle dans le Jura neuchâtelois. Le père, Jules Ducommun, avait toutefois vécu à Genève depuis sa jeunesse. Il possédait son propre petit atelier d'horlogerie et faisait partie de cette classe d'artisans à qui l'essor de la branche avait donné une certaine assurance et qui revendiquait, en plus de l'autonomie économique, les pleins droits politiques. Il s'intéressait également de près à la pensée du social-utopiste Charles Fourier. Du mariage de Jules Ducommun avec Octavie Matthey naquirent trois fils. L'aîné, Jules-César, devint plus tard un botaniste renommé et publia une oeuvre consacrée à la flore helvétique. Le cadet, Elie Ducommun, vint au monde le 19 février 1833. En 1847, Jules Ducommun obtint la citoyenneté de Genève. La famille tenait à offrir à ses fils une excellente formation. Après l'école primaire, Elie Ducommun fréquenta le Collège et ensuite l'Académie de Genève.
Parallèlement, il donnait déjà des leçons particulières. Mais chez les Ducommun, on organisait également des représentations théâtrales auxquelles participait la cousine Adèle Ducommun qui, à la mort de son père, avait été recueillie par la famille de son oncle, et apprit ainsi à connaître dès son plus jeune âge son futur époux qui ne devait être autre qu'Elie Ducommun. De leur union célébrée en 1857 allaient naître un fils et une fille.
A l'âge de 17 ans, Elie Ducommun quitta Genève et accepta une place de précepteur à Auerbach en Saxe. Il y enseigna le français et le dessin à quatre garçons, tout en apprenant à connaître la langue et la littérature allemandes. A la mort de son père en 1853, il rentra dans sa ville natale où il travailla d'abord comme instituteur.
Marguerite Gobat: le pacifisme au féminin
STÉPHANIE LACHAT ET DOMINIQUE QUADRONI, MÉMOIRES D'ICI
«Tels des laboureurs, les femmes de bonne volonté s'en vont, sous un ciel sombre et menaçant, retourner la terre durcie et jeter la semence des moissons futures. Dans le champ de l'Europe, immense et en friche, le travail âpre et pénible, mais si plein de promesses pour l'avenir, attend les ouvrières».
Marguerite Gobat


Marguerite Gobat est une figure méconnue du pacifisme. Pourtant, à l'instar de son père Albert Gobat, Prix Nobel de la paix en 1902, elle a lutté toute sa vie, très concrètement, en faveur de la paix. Active dans les organisations pacifistes féminines, tant sur le plan international que national, elle servit aussi ses idéaux comme journaliste et éducatrice.
On peut distinguer trois formes d'engagement chez Marguerite Gobat. La première correspond à la période où elle fut la plus proche collaboratrice de son père. La mort de celui-ci en 1914 marque le début de son cheminement personnel, d'abord dans les associations féminines, puis dans les milieux de l'éducation. Il n'y a toutefois pas de rupture chronologique ou idéologique entre ces deux derniers aspects, car l'éducation, tout comme la lutte pour les droits des femmes à laquelle elle était aussi très attachée, étaient pour Marguerite Gobat un moyen de promouvoir la paix.


Les années bernoises

L'adolescente
En 1884, Albert et Sophie Gobat quittent Delémont avec leurs quatre enfants pour s'installer à Berne où le père de famille vient d'être nommé au Conseil d'Etat. Marguerite est âgée de 14 ans2, elle vivra une trentaine d'années dans la capitale, jusqu'au décès de son père à la veille de la Première Guerre mondiale.
On sait peu de chose sur les seize premières années de la vie de l'aînée des Gobat: une enfance heureuse à Delémont, une scolarité apparemment sans histoire et un goût précoce pour le jardinage, qui devait l'accompagner jusqu'à la fin de sa vie. A Berne, elle termine sa scolarité en langue allemande devenant ainsi une parfaite bilingue3. Dans sa dix-septième année, Marguerite Gobat commence la rédaction d'un journal intime4 qui éclaire sa vie et son caractère pendant une période brève mais déterminante pour son avenir. Marguerite Gobat mène alors l'existence d'une jeune fille de sa classe sociale - son père, toujours conseiller d'Etat bernois, est alors aussi membre du Conseil des Etats, le grand-père maternel, Auguste Klaye, conseiller national.Elle décrit ses activités, dans des pages souvent pleines de fraîcheur: soirées dansantes, concerts, théâtre, église, patinage, promenades en ville et achats, baignades dans l'Aar, excursions, invitations. Elle suit des cours de chant et de piano - la musique restera une grande passion jusqu'à sa mort. Elle prend aussi des leçons d'anglais et enseigne le français. Son quotidien n'est pas pour autant placé sous le signe de l'insouciance, loin s'en faut: au printemps 1887, Sophie, sa mère, souffre déjà de la maladie qui l'emportera l'année suivante. La jeune fille est rapidement consciente de la gravité de la situation et est appelée à remplacer la malade à la tête du ménage. Si Marguerite exprime sa tristesse et son angoisse face aux souffrances de sa mère, elle ne se plaint que très rarement de sa propre situation. Çà et là, on la sent lasse et déprimée, mais elle ne s'épanche guère et cherche parfois secours dans divers principes moraux et pensées qu'elle tire de ses lectures. Le 24 juin 1888, Sophie Gobat s'éteint dans sa quarante-et-unième année, Marguerite a 18 ans, son frère Ernest 17 ans, ses soeurs Louise et Hélène 15 et 12 ans. C'est le premier grand tournant de sa vie: elle va devoir s'occuper du ménage et de l'éducation de ses frères et soeurs. Elle renonce ainsi à certaines aspirations personnelles, qui l'auraient peut-être, selon son neveu Pierre Moilliet5, dirigée vers une carrière musicale. Avec un père accaparé par ses occupations et donc souvent absent, la tâche dut paraître bien lourde à la jeune fille. Quant à sa vie professionnelle, elle ne va pas tarder à la subordonner à celle de son père.
Anarchisme et pacifisme: la Fédération jurassienne (1871-1880), une autre vision de la paix internationale
CHRISTOPHE STAWARZ
Lire ainsi côte à côte anarchisme et pacifisme surprendra à un double titre. On s'étonnera tout d'abord de la présence d'une étude consacrée à l'anarchisme dans un volume dédié à l'oeuvre de deux lauréats du prix Nobel de la paix, Elie Ducommun et Albert Gobat, qui jamais de leur vie n'ont eu d'accointances avec les milieux libertaires. On s'interrogera ensuite plus fondamentalement sur la légitimité d'un tel rapprochement: comment est-il possible en effet de concilier un mouvement connu avant tout pour ses revendications révolutionnaires et ses actes parfois violents avec une pensée tout entière orientée vers l'accomplissement de la paix dans le monde? Ces paradoxes, qui ne sont qu'apparents, se résolvent à la lumière d'une histoire globale du pacifisme. Il serait en effet erroné de réduire les efforts qui ont été entrepris pour la promotion de la paix à la fin du 19e siècle et au début du 20e siècle à l'oeuvre réalisée par Ducommun, Gobat et les autres protagonistes de ce qu'il est convenu d'appeler le mouvement de la paix par le droit. La problématique pacifiste figure aussi au centre des préoccupations du mouvement ouvrier qui d'emblée, au moment où il se dote pour la première fois de structures internationales - l'Association internationale des travailleurs (AIT) est fondée à Londres en 1864 -, condamne les guerres et s'emploie à définir les moyens de les prévenir. D'emblée également, le mouvement ouvrier choisit de s'affirmer non comme un partenaire des promoteurs de la paix par le droit mais comme un concurrent direct. Ainsi, en 1868, La Ligue internationale de la paix et de la liberté (LIPL), consciente de ne pas être l'unique actrice du combat pacifiste, tente un rapprochement avec l'AIT en lui proposant d'envoyer des représentants à Berne où se tient son congrès annuel. L'AIT décline cette offre en des termes qui ne laissent planer aucune équivoque sur ses ambitions pacifistes:
«Les délégués de l'Internationale déclarent que la Ligue de la paix n'a pas sa raison d'être, en présence de l'oeuvre de l'Internationale, et invitent cette société à se dissoudre et ses membres à se faire recevoir dans l'une ou l'autre des sections de l'Internationale.»
Cette rivalité ne sera jamais démentie par la suite. L'histoire du pacifisme jusqu'à l'éclatement de la Première Guerre mondiale peut ainsi se lire comme l'affrontement de deux courants principaux qui, s'ils partagent idéologiquement la vision d'un avenir meilleur, débarrassé du fléau des guerres, n'en demeurent pas moins irréconciliables sur la question des moyens à mettre en oeuvre pour y parvenir.
Liste des auteur(e)s
Verdiana Grossi est Dr ès lettres, historienne. Elle enseigne au Collège et Ecole de commerce André-Chavanne de Genève, à la faculté de psychologie et de sciences de l'éducation de l'Université de Genève et à l'Historisches Seminar de l'Université de Zurich.

Roland Stähli, instituteur retraité, se passionne depuis longtemps pour l'histoire de son village, Tramelan, et de sa région, le Jura bernois. Il a été député au Grand Conseil du canton de Berne et conseiller national.

Ruedi Brassel-Moser, Dr phil. I., travaille comme historien dans un projet du Fonds national suisse de la recherche scientifique et au Dictionnaire historique de la Suisse. Il habite à Pratteln et est membre du Parlement du canton de Bâle-Campagne.

Christophe Stawarz est licencié ès lettres. Il enseigne actuellement à l'Ecole du secteur tertiaire (ESTER) à La Chaux-de-Fonds. Il a publié La paix à l'épreuve. La Chaux-de-Fonds 1880-1914: une cité horlogère au coeur du pacifisme international, Hauterive, Ed. Gilles Attinger & Société d'histoire et d'archéologie du canton de Neuchâtel, 2002.

Stéphanie Lachat et Dominique Quadroni sont licenciées ès lettres et travaillent comme historiennes à Mémoires d'Ici, centre de recherche et de documentation du Jura bernois. Dominique Quadroni est également rédactrice au Dictionnaire historique de la Suisse.

Aline Houriet et Catherine Krüttli sont licenciées ès lettres et travaillent à Mémoires d'Ici, respectivement comme bibliothécaire-documentaliste et historienne.
Promouvoir la paix: mise en affiches de l'idéal d'Albert Gobat et Elie Ducommun, lauréats du prix Nobel de la paix en 1902
ALINE HOURIET ET CATHERINE KRÜTTLI, MÉMOIRES D'ICI
Fruit d'une collaboration entre les Archives de l'Etat de Berne et le centre de recherche et de documentation du Jura bernois Mémoires d'Ici, l'exposition Promouvoir la paix est l'une des manifestations proposées dans le cadre de la commémoration du centième anniversaire de l'attribution du prix Nobel de la paix à Albert Gobat et Elie Ducommun. Nous avons choisi de présenter une sélection d'affiches liées à la thématique de la paix, réalisées en Suisse ou par des artistes suisses au cours du 20e siècle.
La recherche a été menée dans un grand nombre d'institutions culturelles suisses - spécialisées ou non dans la conservation d'affiches
- ainsi qu'auprès d'associations et organisations pacifistes suisses.
Les affiches, de par leur format, se prêtent particulièrement bien à une exposition que nous avons voulue itinérante et installée dans des lieux de passage, le but étant de faire connaître de la manière la plus large possible l'événement fêté.
Témoignages essentiels des différentes étapes de la lutte pour la paix, ces affiches s'inscrivent également dans l'histoire du graphisme. Alors que la promotion des biens de consommation et du tourisme, dès 1890, se fait au travers d'affiches illustrées le plus souvent par des artistes connus, le milieu politique, lui, continue à privilégier pendant quelques décennies encore le placard typographique. En Suisse, les premières affiches politiques associées à une iconographie apparaissent seulement dans les années vingt, en particulier à l'occasion de votations fédérales. Dès lors, le domaine s'ouvrira à de constantes innovations dont la première est le photomontage qui allie graphisme et photographie.
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