REVUE N° 59
Anarchisme
     
NUMÉRO ÉPUISÉ
 
     
  • Sommaire
  • Impressum
Préambule
Vous avez dit anarchisme?
Un mot qui vient de loin
Violence ou non-violence
Les lieux de l'utopie
Structures libertaires ou la propagande par l'exemple
L'anarchisme sur la Toile
Les gens
L'anarchisme à dix-huit ans
Glossaire
Bibliographie
Illustrations et crédit photographique
Gueule de bois, une usurpation
   
   
©Intervalles
N° 59  Anarchisme
Titre
Auteur
texte
Préambule
Tout a commencé par un petit article du Journal du Jura qui rendait compte d'une interpellation d'un député au Grand Conseil bernois: qu'allait-on faire de la tombe de Bakounine? Nous nous sommes alors demandé qui connaissait encore Bakounine dans notre canton et ce qu'on savait des anarchistes... Bien sûr, la Fédération jurassienne est dans les mémoires de beaucoup, malgré le silence pesant qui a suivi sa disparition; son retentissement dépasse les frontières. Aujourd'hui, l'action très médiatisée d'un José Bové s'y réfère explicitement. Qu'en est-il vraiment?
C'est ainsi que nous avons proposé à des élèves suisses alémaniques de l'Ecole de Commerce de La Neuveville de se lancer dans la recherche pour apporter quelques réponses: que peut-on savoir ou découvrir de l'anarchisme quand on a dix-huit ans et que les cours d'histoire se limitent à une courte description des mouvements socialistes au xixe siècle? Les élèves ont relevé le défi et le résultat est dans cette revue, dans la partie Vous avez dit anarchisme?
La question sur la tombe de Bakounine - sauvée avant que nous n'ayons pu nous prononcer sur la validité de sa conservation! - nous a servi de fil rouge: nous voulions retrouver ce personnage qui, avec quelques autres témoins de la situation sociale de la fin du xixe, a marqué notre région, mais a surtout infléchi le mouvement socialiste dans une direction restée vivante alors que d'autres options ont été tristement dévergondées. Le passé n'était pourtant pas notre seul propos, l'histoire étant déjà racontée par ailleurs. C'est pourquoi, après ce rappel, nous nous sommes tournés vers des interrogations plus contemporaines: quelles sont les formes de l'anarchisme aujourd'hui? Le terme est employé, il faut le dire, à tort et à travers; mais par essence, l'appellation n'est pas protégée... Nous rendrons donc compte de quelques expériences actuelles, au travers desquelles les aspirations anarchistes continuent à se vivre au quotidien: lieux de mémoire ou de vie, coopératives autogérées, personnages. La question de la violence/non-violence est aussi abordée, car elle appartient à l'image attachée à l'anarchiste.
Cette approche, souvent impressionniste et forcément ponctuelle, se complète avec les résultats d'une enquête réalisée auprès de jeunes de quatre écoles de la région. Les étudiants ainsi questionnés témoignent de la relative obscurité dans laquelle l'anarchisme est relégué, mais ils s'expriment aussi sur les questions qui les préoccupent et les solutions qu'ils préconisent. Il nous semblait, en effet, que les problèmes auxquels se sont toujours confrontés les anarchistes, sont entrés dans une phase de conscience collective et que de nombreux mouvements de la base - mouvements «citoyens», par exemple - accompagnent ou relayent, avec des propositions différentes, la lutte menée par les anarchistes contre l'injustice, l'exclusion, l'exploitation de l'homme par l'homme et, surtout, pour la liberté...
Vous avez dit anarchisme?
La tombe de Bakounine

Rencontre au cimetière
Quand notre professeur d'histoire nous a dit qu'elle avait une idée concernant le sujet de notre travail interdisciplinaire,1 toute la classe était attentive. Mais quand elle a prononcé le mot «anarchisme», un grand silence a suivi: nous nous demandions ce que ce mot voulait vraiment dire; ce que nous savions était, en effet, assez vague:
? C'est une idéologie? Un symbole, qu'on retrouve sprayé partout sur les murs? Ce n'est pas un régime politique? Le slogan se résume à: ni Dieu, ni Maître...

Nous avons donné notre accord mais nous ne savions pas ce qui nous attendait! Nous avons formé des groupes de deux ou de trois personnes, et nous nous sommes réparti les thèmes. Nous sommes tombées sur Michel Bakounine... Notre premier contact avec lui s'est fait à travers un article du Journal du Jura qui présentait l'interpellation d'un député au Grand Conseil bernois au sujet de la tombe de Bakounine:

[...] Pour [ce député], les pierres tombales représentent souvent le dernier signe tangible du passage en terre bernoise de moult personnalités: «La valeur historique ou culturelle de ces dernières est donc bien réelle!»
En ce qui concerne Bakounine, réfugié politique en Suisse qui marqua notamment l'histoire du placide vallon de Saint-Imier en y passant quelques mois, en y donnant des conférences et en y organisant le premier congrès de l'Internationale antiautoritaire, [le député] se veut catégorique: «Sa valeur historique est prouvée!»
Le politicien mentionne par ailleurs que l'alerte Bakounine a écrit voici plus de cent ans une satire de la politique d'asile en Suisse intitulée finement «Les ours de Berne et l'Ours de Saint-Pétersbourg». [...]
L'interpellateur rappelle aussi que Bakounine est décédé en 1876. Mais surtout qu'il repose au cimetière du Bremgarten, à Berne.
Sachant qu'un de ses admirateurs avait à l'époque payé une concession, mais que cette dernière est normalement limitée à 99 ans, [le député] se sent en droit de s'interroger sur ce qu'il adviendra de cette pierre, «témoin historique d'une époque, en cas de désaffectation ou de réaménagement du cimetière de Bremgarten.» [...]

Extrait de «Y en a pas un sur cent et pourtant ils existent, les anarchistes...»de P.-A. Brenzikofer, Journal du Jura, 2.12.1999
Un mot qui vient de loin
Anarchie, de la condamnation à l'idéal
Le terme anarchie a une longue histoire. Son origine remonte au grec, anarckhia, absence de pouvoir (de arkhe, le pouvoir).
Au départ, le mot désigne simplement l'absence d'ordre, en particulier d'ordre dans le commandement militaire. Homère (viiie siècle av. J.-C.) et Hérodote (ive siècle av. J.-C.) l'utilisent dans ce sens, alors qu'Euripide (ive siècle) parle d'anarchie pour décrire des «marins sans capitaine».
Mais dans la Grèce antique déjà, le mot s'enrichit d'une dimension philosophique et politique. Anarchique désigne chez Parménide (ve siècle) l'état d'éternité, d'atemporalité du début et de la fin de l'être. Cette acception philosophique sera reprise au Moyen Age par quelques docteurs de l'Eglise pour désigner l'Etre absolu de Dieu, sans commencement ni fin.
Par contre, les aristocrates conservateurs athéniens lui donnent une connotation très péjorative au ive siècle av. J.-C., en parlant d'anarchie pour déplorer «la disparition de l'ordre légal et le chaos politique». C'est ce sens aussi que lui donne Platon quand il définit l'anarchie comme une situation d'esclavage sans maître, sans règle et complètement débridée. Au xixe siècle, Alexis de Toqueville reprendra presque sans les modifier les définitions de Platon qui s'était attaché à différencier les formes de pouvoir que sont l'aristocratie, l'oligarchie, la démocratie, la tyrannie et l'anarchie.
Selon l'historien du mouvement libertaire, Max Nettlau, un mouvement philosophique opposé à celui de Platon rejetait tout gouvernement, jugé pernicieux, et préconisait une gestion de la chose publique sans gouvernement: on trouve ces idées effectivement chez les stoïciens, les hédonistes et les cyniques. Zénon (iiie siècle), fondateur de l'école stoïcienne, prend le parti de l'individu contre les idées platoniciennes autoritaires et théocratiques.
Les Romains n'avaient visiblement pas usage du mot anarchie. Ils avaient recours au mot tumulte. Ce n'est qu'au Moyen Age qu'on le retrouve, sous sa forme latine, anarchia, et dans son sens négatif. Machiavel (1469-1527), théoricien du pouvoir dans l'Etat moderne, voit l'anarchie comme une dégénérescence de la démocratie. Pour lui, les bonnes formes de gouvernement sont la monarchie, l'aristocratie et la démocratie qui sont menacées de dégénérer en tyrannie, oligarchie et anarchie.
Violence ou non-violence
L'anarchiste est-il violent? C'est en tout cas l'image que nous renvoient souvent les médias. En même temps, le discours anarchiste nous est apparu comme non-violent. Il nous a aussi semblé que le degré de connaissance du mouvement influençait grandement l'avis qu'on pouvait avoir sur la question. Y aurait-il alors un problème d'image? Si oui, laquelle l'emporte: celle du terroriste, ou au contraire du pacifiste?
C'est aux théoriciens de la première heure, Proudhon et Bakounine, que nous nous adresserons afin de connaître leur position. Nous rappellerons aussi quelques exemples de ces attentats anarchistes qui, au tournant du siècle, ont fait beaucoup pour former l'image d'un anarchiste violent. Quelles sont, aujourd'hui, les tendances affirmées? Contribuent-elles à renforcer les préjugés? Autant de questions auxquelles nous tenterons d'apporter une réponse sans chercher à trancher sur le problème de fonds mais plutôt à comprendre la représentation que s'en fait le public.


Pour clarifier le problème

Avant tout, il s'agit de savoir ce qu'on appelle violence et non-violence. «La violence, dit J. Sémelin,1 est aussi difficile à définir qu'elle est aisée à identifier.» Le mot violence inclut un grand nombre de notions disparates comme l'agressivité, la force et la brutalité. On distingue entre la violence indirecte et directe:
? la violence indirecte est exercée par des structures économiques, sociales ou politiques. Elle exclut les actes de violence, mais, par exemple, une situation économique misérable, qui atteint la santé de la population et réduit l'espérance de vie, peut être considérée comme telle.
? On parle de la violence directe quand il y a atteinte physique ou morale à la vie d'un être humain, lorsqu'une telle atteinte n'est pas imputable à la fatalité ou au hasard.
La non-violence est un terme qui vient de Gandhi; il n'existe en français que depuis 1926 et renvoie à une double réalité: premièrement la doctrine qui préconise l'abstention de toute violence.3 Deuxièmement, l'ensemble des moyens exercés en situation de conflit par un ou plusieurs acteurs, comme la force de persuasion ou de contrainte ne portant pas atteinte à la vie, ni à la dignité des personnes.
Les lieux de l'utopie
Les précurseurs, des utopistes?
Si on se soucie de nous dans l'avenir, on nous jugera commedes utopistes rêveurs et peu efficaces, ce qui sera doublement faux.Nous avons peut-être eu raison trop tôt, mais comment le prouver?
Jean d'Enhaut


Pour les socialistes appelés utopistes du début du xixe siècle, parmi lesquels les anarchistes ont leurs précurseurs, les lieux de vie et de travail étaient d'une importance primordiale; c'est à cette époque, en effet, que se développa toute une réflexion autour de la communauté de vie comme organisation permettant, mieux que toute autre, la réalisation des rêves de justice et d'égalité.
L'industrialisation avait fait affluer vers les villes les ouvriers chassés de la campagne par la révolution agricole. Les travailleurs s'entassaient dans des logements insalubres et surpeuplés. Au tout début du xixe siècle, le premier à répondre à cette misère sociale fut Robert Owen; à New Lanark, en Ecosse, cet entrepreneur de l'industrie textile a le souci rare de chercher à améliorer la situation de ces «machines vivantes» que sont les ouvriers. Pour qu'elles soient productives, il faut qu'elles soient en bon état de fonctionnement... La solution réside dans la réduction du temps de travail, l'alphabétisation et surtout dans un habitat salubre, propre et hygiénique. Mille deux cents personnes vont trouver place dans son «monastère-usine» où elles travaillent et logent. Jugeant cette expérience encore insatisfaisante, Owen créera ensuite la communauté de New Harmony, en Indiana (1824).
En France, il fait des émules comme Saint-Simon, Charles Fourier, Victor Considérant et Jean-Baptiste Godin. Fourier et son disciple Considérant inventent le phalanstère qui correspond à leurs principes d'une société harmonieuse, fondée sur l'esprit associatif, coopératif et mutualiste. Plusieurs réalisations voient le jour en Amérique du Nord et du Sud, alors qu'à Guise, J.-B. Godin bâtit, dès 1860, un familistère sur les mêmes bases. Chaque habitant dispose du même confort, qu'il soit ingénieur ou ouvrier. Il met également en place un système de participation aux bénéfices et tente d'intéresser les travailleurs à la gestion de l'entreprise.2
Ces démarches se fondaient aussi sur l'idée qu'on pouvait améliorer l'homme si on améliorait le milieu dans lequel il vivait... Dans la description de chacune de ces communautés, on retrouve la même volonté d'éducation et la mise sur pied d'une organisation qui tente de faire alterner harmonieusement le travail, l'instruction et les activités de délassement. Chez Owen, par exemple, il était prévu que les enfants de six ans reçoivent une formation générale: lecture, écriture, calcul, géographie, sciences naturelles, tricot et couture. Ils devraient aussi s'adonner au jardinage. Vers dix ou douze ans, les enfants travailleraient également dans la fabrique, les mines et les champs. Le soir, ils suivraient des cours pour se perfectionner dans les matières scolaires.
Structures libertaires ou la propagande par l'exemple
Aussi, dès que l'anarchisme veut se faire doctrine d'action, il n'y a guère que Proudhonqui puisse guider ses pas. Il est, à vrai dire, le seul anarchiste à n'avoir jamais négligéle côté pratique d'une doctrine dont la faiblesse constitutive provient précisément de laprédominance presque exclusive d'une critique destructrice.


On connaît le fonctionnement d'une économie de marché; on peut, en se dépêchant un peu, avoir encore une vague idée de ce qu'est une économie planifiée, mais l'anarchisme? Lorsqu'on s'oppose à toute forme de pouvoir, comment réalise-t-on concrètement le fonctionnement d'un groupe? Les exemples que nous présentons ci-dessous se réclament tous, sinon directement de l'anarchisme, du moins de certains de ses principes de base.


Espace Noir

Espace Noir est né de la volonté d'un petit groupe de personnes de créer à St-Imier, berceau de la Fédération jurassienne, un centre de rencontre culturel et social fonctionnant autrement qu'une entreprise à but exclusivement lucratif. Ajoutons à cela une certaine passion des membres fondateurs pour la pensée anarchiste.

«Un lieu où se confronteraient les idées créatrices, les opinions,les cultures... Un espace ouvert au dialogue, à la réflexion,à l'expression sous toutes ses formes vives, hors de toute mesquinerie,vieilles rancoeurs et intérêts personnels...
Un endroit pour créer une brèche dans notre immobilismepour construire ensemble de nouveaux horizons, pour nous, ici...»

Le nom est symbolique:
«Espace Noir» signifie que l'espace blanc est un vide dans le texte, un silence.
Espace Noir veut remplir ce soi-disant vide, le faire vivre.

C'était en 1984: l'arc jurassien ne se remettait toujours pas de la crise horlogère des années 1970, la région perdait sa population, le dernier cinéma fermait ses portes, les activités culturelles périclitaient, la sinistrose s'installait. Un membre de l'équipe a joué un rôle déterminant dans la création d'Espace noir. C'était un libertaire de la région qui, disposant d'un petit capital, décida de l'utiliser pour financer la coopérative. Inutile de préciser que les bailleurs de fonds ne se bousculaient pas au portillon pour investir dans une telle entreprise. L'idée de base était simple: il fallait posséder l'outil de travail, ici, un immeuble. Le choix se porta sur un vieux locatif de la rue Francillon voué à la démolition et dont le terrain était destiné à accueillir des garages. L'immeuble fut acquis et rénové. Sur le modèle d'un familistère, les deux niveaux inférieurs furent aménagés pour l'activité: une librairie, un magasin de disques, une taverne et, au sous-sol, un théâtre de poche ainsi qu'une petite salle de cinéma. Les étages supérieurs furent réservés à l'habitat, et la vaste galerie fut utilisée pour des expositions.
L'anarchisme sur la Toile
Sait-on que la Toile est une source incroyable d'informations sur l'anarchisme? C'est un monde où le néophyte a autant l'occasion de découvrir les multiples visages de ce mouvement que de se perdre... Nous nous proposons donc de vous présenter quelques-uns des sites que nous avons découverts et qui, tous, sont consacrés à l'anarchisme.
Avant de plonger dans notre sujet, nous avons cherché - sur Internet - à connaître un peu mieux l'origine de cet outil incontournable, car il nous semble que le fonctionnement de cet immense réseau correspond parfaitement à la démarche internationaliste et opposée à toute hiérarchie qui est celle des anarchistes. Pourtant, ses parents sont militaires...


Petite histoire de l?Internet

Naissance
Pour bien comprendre la naissance de l'Internet, il faut se placer en 1962. Le monde est en pleine guerre froide, les Russes ont envoyé le premier satellite dans l'espace, le fameux Spoutnik. Dans la crainte d'une attaque nucléaire, l'US Air Force commande une étude sur les systèmes de communication, l'objectif étant de créer un réseau totalement indestructible.
Les grandes lignes du projet sont les suivantes:
- Délocaliser les ordinateurs des grandes administrations américaines afin d'éviter la paralysie totale par la destruction d'un site unique.
- Interconnecter tous les sites.
- Acheminer les données par petits paquets pouvant emprunter chacun un chemin différent.
- Utiliser tous les supports de communication existants (téléphone,satellite, câble, électricité...)
- Permettre la connexion de systèmes hétéroclites.

Toutes ces exigences ont donné la base de l'Internet moderne.

La première véritable connexion a eu lieu à la fin des années soixante et a permis à deux ordinateurs de communiquer: un à l'Université de Californie et l'autre à l'Institut de recherches de Stamford. A partir de cette date, l'interconnexion des universités et des bases de l'armée américaine s'est enchaînée à une vitesse folle pour créer le réseau Arpanet.
Les gens
Être libertaire aujourd'hui

A quoi peut bien ressembler un anarchiste? Notre représentation correspond-elle à la réalité? Quel peut bien être l'idéal d'un anarchiste aujourd'hui et comment vit-il dans cette société du tournant du siècle? Voilà le thème que nous avons choisi d'approfondir.
Avant de commencer notre travail, nous avions confronté nos positions. Un anarchiste, ça doit être grand, assez fort et barbu... Là-dessus, nous étions d'accord. Nous le voyions aussi opposé à l'ordre établi, quelquefois du style punk. Sarah pensait qu'il ne devait plus y en avoir beaucoup, Melissa l'associait à un artiste. Nous nous accordions aussi sur la question de la violence: ils devaient être violents, voire terroristes... Etions-nous dans le vrai?
Nous n'étions pas les seuls avec cette représentation un peu simpliste: l'image ci-contre date de 1898!
Visiblement, on se représentait alors l'anarchiste comme un violent, avec un physique sauvage, presque barbare. C'est incroyable que la représentation ait si peu changé: nous n'en savons pas plus aujourd'hui qu'il y a cent ans; on est quand même un peu plus au clair sur d'autres mouvements, le communisme par exemple.
La mauvaise image de l'anarchisme est fortifiée par les informations quotidiennes des grandes manifestations anti-mondialisation: les débordements violents à Nice, à Prague et dernièrement à Zurich.
Mais qu'en est-il vraiment? Le plus simple était de chercher à comprendre quel est l'idéal que les libertaires poursuivent et surtout d'en rencontrer.


Rencontres

Michel Nemitz

Nous avions préparé avec plaisir des questions à poser à Michel Nemitz, un des principaux animateurs d'Espace Noir; mais à mesure que le temps passait, la nervosité augmentait. Avec nos clichés sur les anarchistes, nous l'avions mis sur un piédestal; nous avions peur aussi qu'il nous coupe la parole... Toutes ces raisons ont fait que nous étions assez tendus avant l'interview...
Arrivés à Espace Noir à St-Imier, ce fut la surprise: tout était propre, pas de murs noirs (!), pas de gens qui discutent violemment aux tables et, surtout, personne qui puisse correspondre à ce que nous nous imaginions. Sympathique et positif, Michel Nemitz nous a tout de suite mis à l'aise. Il nous a d'abord fait visiter les lieux, puis nous nous sommes retrouvés dans un local de réunion; c'est là que les discussions de la coopérative ont lieu et que les décisions se prennent...
L'anarchisme à dix-huit ans
Le travail engagé par les étudiants de l'Ecole de Commerce de La Neuveville consistait à découvrir l'anarchisme à partir de connaissances très fragmentaires. Mais qu'en est-il des autres jeunes du même âge? En savent-ils plus ou moins? Les problèmes qui leur paraissent les plus graves sont-ils les mêmes pour tous les jeunes et rejoignent-ils ou non ceux auxquels s'attaquent les anarchistes? Et les solutions envisagées? Ces interrogations nous ont conduits à mettre sur pied un questionnaire proposé dans quatre écoles: le Gymnase français de Bienne, l'Ecole supérieure de Commerce à La Neuveville et à St-Imier, l'Ecole professionnelle du Locle. En tout, une centaine d'étudiants d'horizons divers. Nous vous proposons d'en découvrir les résultats.

Savez-vous ce qu'est l'anarchisme?

oui 86.6 %
non 13.4 %


Savez-vous qui est Bakounine?

oui 17.9 %
non 82.1 %

Le dépouillement des questionnaires par école et par sexe a permis de mettre en évidence des différences: les gymnasiens biennois étaient les mieux au fait de l'anarchisme, même sans l'avoir étudié à l'école. Par contre, les trois quarts des étudiants de St-Imier connaissaient Bakounine, contre un seul de Bienne. L'histoire de la région permet probablement d'expliquer la différence.

Parmi les qualificatifs ci-dessous, choisissez ceux qui vous paraissent le mieux correspondre à l'image que vous vous faites des anarchistes

anticonformiste 59.7 %
révolutionnaire 58.2 %
désordonné 37.3 %
idéaliste 37.3 %
athée 25.4 %
violent 20.9 %
social 20.9 %
non-violent 17.9 %
dangereux 16.4 %
parasite 6.0 %
réaliste 6.0 %
nécessaire 4.5 %

Nous avons essayé de déterminer si les personnes interrogées - celles qui connaissaient l'anarchisme - avaient une vision plutôt positive ou plutôt négative des anarchistes. Or, il ressort de l'examen des réponses que l'opinion est nuancée. D'autre part, les adjectifs proposés peuvent être connotés positivement ou négativement selon les opinions politiques: révolutionnaire ou idéaliste, par exemple.
Glossaire
AIT Association internationale des travailleurs. C'est la résurgence actuelle de la Ière internationale, sans les marxistes. Elle a été fondée à Berlin en 1922.
CNT Confédération nationale du travail. Aile syndicale française du mouvement anarchiste. Anarcho-syndicalisme.
Collectivisme Mise en commun des moyens de production, assortie de la liberté laissée aux associations ouvrières de déterminer le mode de répartition des produits du travail. Le travail est rémunéré selon les prestations accomplies.
Communisme Mise en commun des moyens de production et de la production, cette dernière étant
libertaire distribuée gratuitement selon la formule: à chacun selon ses besoins.
Familistère Nom masculin. Communauté ouvrière de production dans laquelle les personnes travaillent et vivent en un même lieu. Système de Fourier. Synonyme de phalanstère.
Fédéralisme Système de fonctionnement politique décentralisé, respectant l'indépendance et les particularismes de ses membres. Il est à la base de l'organisation libertaire.
Internationale S'il est un point sur lequel tout le monde est d'accord, à gauche comme à droite, c'est précisément la dimension internationale des problèmes (et des solutions) politiques, économiques et sociaux. L'Internationale, c'est l'association faîtière des travailleurs. Historiquement il y en a quatre: la 1re fondée en 1864 et dissoute en 1876 à la suite de la scission entre marxistes et anarchistes, la 2e fondée en 1889, dont est issue l'Internationale socialiste, la 3e d'obédience soviétique, le Komintern, fondée en 1919 à Moscou, et la 4e fondée en 1938 par Trotsky, opposée au Komintern.
Libertaire Ce terme, synonyme d'anarchiste, est souvent utilisé car il n'a pas la connotation «négative» (désordre et terrorisme) associée à l'anarchisme.
Bibliographie
Certains ouvrages cités sont épuisés. Rappelons que tout est disponible au Centre international de recherches sur l'anarchisme (CIRA) à Lausanne ainsi qu'à l'Institut international d'histoire sociale (IISG) à Amsterdam, qui sont les références en la matière.

Sources
Archives de la Fédération jurassienne, Fonds Nettlau, Amsterdam, IISG.
Archives James Guillaume, Archives d'Etat, Neuchâtel.
Bulletin de la Fédération jurassienne,
Sonvilier, (1872-1878), Mémoires d'ici, Saint-Imier.
Le Révolté, Organe socialiste-anarchiste, Genève, 1879-1885.

Michel Bakounine oeuvres, 6 volumes, Paris, 1895-1910.
Les Ours de Berne et l'Ours deSaint-Pétersbourg, La Cité, Editeur, 1972.
Trois conférences faites aux ouvriersdu val de Saint-Imier, Canevas Editeur, 1990.
James Guillaume L'Internationale, documents et souvenirs,4 volumes, Paris, 1905-1910.
Pierre Kropotkine Autour d'une vie (mémoires), Stock, Paris, 1910.
Pierre-Joseph Proudhon oeuvres complètes, Librairie internationale,Paris, 1868.
Adhémar Schwitzguébel Quelques écrits, Paris, 1908.
Charles-Edouard Racine Jean D'Enhaut, Mémoires d'un ouvrier graveur, membre de la Fédération jurassienne, Editions Antipode, Lausanne, 1998.
Max Stirner L'unique et sa propriété, Stock, 1972.
Illustrations et crédit photographique
p. 14 Tombe de Bakounine, Journal du Jura, photo Blaise Droz.
p. 15 Michel Bakounine, illustration Raphaël Liechti.
p. 17 Pierre-Joseph Proudhon, illustration Raphaël Liechti.
p. 20 James Guillaume, illustration Raphaël Liechti.
p. 21 Adhémar Schwitzguébel, illustration Raphaël Liechti.
p. 22 Pierre Kropotkine, illustration Raphaël Liechti.
p. 23 Elisée Reclus, illustration Raphaël Liechti.
p. 27 Dictionnaire de l'Académie française, 7e édition, 1878, page 69.
p. 31 Anarchic.
p. 33 Anarchic.
p.42 Anarchic.
p.46 Familistère JBA Godin, Association pour la Fondation Godin, Guise.
p.47 Classe de danse à l'école de Robert Owen à New Lanark. © New Lanark Conservation Trust.
p.48 La foire aux idées, BNF, Paris.
p.53 Le vieux manège à La Chaux-de-Fonds, photo SNP.
p.56 Espace Noir, logo.
p.57 Noir et Rot, CAJ.
p.68 Page d'accueil du site «Les anarchistes sur le Web».
p.73 «L'anarchico ideale», il profugo, Neuchâtel, sept. 1898, CIRA, Lausanne.
p.74 Michel Némitz, Journal du Jura, photo Blaise Droz.
p.78 «L'anarchico reale», il profugo, Neuchâtel, sept. 1898, CIRA, Lausanne.
p.79 Manifestation à Lausanne, mars 2000, photo CAJ.
p.81 Manifestation à Lausanne, mars 2000, photo CAJ.
p.82 Slogan, Ravin bleu.
p.88 Slogan, Ravin bleu.
Gueule de bois, une usurpation
Pour moi, je ne connais rien d'aussi navrant que d'être anarchiste à Saint-Imier.
Parvenu (!) à la fin de ma vie, - ne souris pas, oui, je n'ai que cinquante-cinq ans; c'est inconcevable, mais c'est comme ça: toutes les secousses, tous les chagrins, toutes les vexations que j'ai endurées m'ont mis dans un tel état de sensibilité maladive que je me sens arrivé au bout -, arrivé donc au bord du néant, le doute me ronge. Je n'en suis pas, certes, à brûler ce que j'ai adoré, attendu que le plus beau sort pour moi, celui que j'envie, serait de crever dans la tourmente révolutionnaire. Mais, est-ce un effet de la maturité, des réflexions, ou simplement de l'âge, je subis l'atroce supplice d'être constamment mécontent de ce qui se fait, de ce qui s'écrit surtout, et d'envisager un tas de choses sous un angle différent de celui de mes années d'enthousiasme. Je me demande même si je ne perds pas quelquefois le contrôle de mes pensées, si je ne glisse pas dans une collaboration de classe par simple dépit, ou à tout le moins, si je ne fais pas preuve d'une souplesse que tu désavoueras peut-être.
En cette année 1910, à nouveau, bien sûr, le marasme est dans l'industrie, et nous avons maintenant notre armée de sans-travail. Mais le peuple est un vieux lion auquel on a coupé les griffes, aussi pas une ombre d'esprit de Révolte, au contraire, nous constatons souvent, Coullery et moi, des marques d'hostilité non déguisées. L'anarchiste, c'est l'être qu'on porte au pinacle dans les jours de détresse et de grève générale et qu'on bafoue après la défaite.
Alors, usure, lassitude? Je ne sais plus. En tout cas, j'ai participé ici à un petit concours littéraire ouvert par la Société des commerçants locaux (!). Le thème en était: «La Culture du patriotisme au sein de la jeunesse». Non que je me sois renié, au contraire, je n'ai pas manqué de leur balancer quelques vérités bien senties, lis plutôt:
En face de ce grand courant mondial de beauté, de grandeur, de noblesse qui s'affirme dans ses oeuvres, qu'est la patrie, exclusive et renfrognée derrière ses bornes et ses canons?
Et le sentiment haineux quelquefois, jaloux souvent, exclusif toujours, que l'on appelle le patriotisme n'est-il pas un sentiment étroit, suranné, hors de cadre avec les aspirations et la vie nouvelles? Et la culture de ce sentiment ne constituerait-elle pas l'obstacle principal au progrès, à la paix, en ce sens que le patriotisme est l'aliment principal du militarisme, oeuvre de ruine et de mort?
Le comble vois-tu, c'est qu'avec ça, j'ai remporté leur compétition. Si bien qu'il vont publier mon texte sous forme de brochure. Evidemment, on peut ainsi faire passer certaines notions. Je n'oublie pas ma croisade pour l'instruction mutuelle. Mais dans ce cadre, même les idées auxquelles je suis attaché me semblent prendre une teinte douteuse. J'ai appelé à l'aide tout ce que la littérature et la science comptent de sentences antipatriotiques (de Lamartine à Berthelot), et au final, j'ai simplement le sentiment d'avoir rédigé un texte conforme, une réponse correcte à l'hypocrite question posée par ces pharisiens. Figure-toi, mon cher Jacques, que j'ai terminé en opposant civisme et patriotisme. Oui! j'ai écrit cela. Je sais bien sûr comment je peux partager l'effort civique en vue d'un but humain, mais je sais aussi ce qu'«ils» entendent quand on prononce le terme «civisme». Quelle errance. Je repense soudain à Freiheit, que nous lisions dans les années 70: «Il n'y a plus de lois, chaque cas est examiné pour lui-même». Je n'étais, je ne suis toujours pas d'accord avec Most, tu le sais, mais en même temps, quelle fatigue, quel découragement depuis lors. Il me revient aussi que dans les années 90, j'étais fou de joie après la lecture de ton «Bulletin de propagande antipatriotique», je te priais même de m'en faire parvenir pour une distribution.


Revue culturelle du Jura bernois et de Bienne - No 60 - Eté 2001


Roland Stähli


Histoire de la « Revue transjurane »
1938-1950


suivie d'une «Petite anthologie des poètes de la «Revue transjurane»

Avant-propos de Roger-Louis Junod

Poème d'Albert Samain mis en musique par Albert Béguelin

Illustrations de Henri Bischoff, Laurent Boillat, Marius Carion, Ugo Cleis, Coghuf, Georges Dessouslavy, Robert Hainard, Aldo Patocchi, Albert Schnyder, Hans Tomamichel

En souvenir de Ger chérieet de ma chère maman,en hommage à Paula Boillat,épouse de mon ami Laurent,les trois ayant aussi vécul'histoire de la «Revue transjurane»
R.S.



Une revue qui vous rend fier d'être Français par l'hommage qu'elle accorde, en son allure magnifique, à notre langue.

André Guibert-Lassalle, Nuances, Paris, 1939
La «Revue transjurane» reste la plus importante de nos revues littéraires.
P.-O. Walzer, Anthologie jurassienne, 1965
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