REVUE N° 56
Premières plumes
     
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  • Sommaire
Francis Bonca Les Miroirs du temps
Francis Bonca I
Francis Bonca II
Francis Bonca III
Francis Bonca IV
Francis Bonca V
Francis Bonca VI
Francis Bonca VII
Francis Bonca VIII
Francis Bonca IX
Biographie de Francis Bonca
Préambule des nouvelles
JEHANNE CARNAL Apologie d'elle
ERIC SANDMEIER Une fausse identité
Préambule de la poésie
BASTIEN DALLA PIAZZA Grand vent
BASTIEN DALLA PIAZZA Eclaircie
BASTIEN DALLA PIAZZA Visage-souvenir
ADRIANA ANGUELOV Son monde à elle
LUC WALPOTH Lettre du 11 mars 2000
FABIENNE BARTEL «Une larme qui coule, un océan qui se forme...»
JOANNA KRÄHENBÜHL Partir
Biographies
Biographies
©Intervalles
N° 56  Premières plumes
Titre
Auteur
texte
Les Miroirs du temps
Francis Bonca
A Marie-Claire
A Annie
A Jimmy et à François Beuchat


Une brise légère et un doux foisonnement de l'herbe en été.
On songe à quelque paradis.
Qu'est-ce que les événements ont fait de nous?
Et qu'est-ce qu'il y avait en nous de préexistant à eux?
François Beuchat
Ballade en rose et noir
I
Francis Bonca
I
De l'Odéon à l'atelier
Steve et Lucia
La pluie crépite, violente, sur les stores de la chambre. Elle m'a réveillé dès quatre heures ce matin. Sur la maison d'en face un volet claque bruyamment à chaque rafale de vent. Curieusement, tout ce vacarme, au lieu de m'irriter, m'incite plutôt à la réflexion; et voilà que je me mets à cogiter sur le temps qui passe, sur ces années qui ont filé à un train d'enfer!
Un bilan rétrospectif, les choses réussies, les échecs, les moments de joie intense, les périodes de tristesse et de désarroi, tout y passe. Et l'avenir? A ce stade je vis l'angoisse. Alors, je recommence, repasse le tout, encore et encore! A chaque fois
- cela m'arrive souvent - c'est pareil, je réalise qu'au fil de mes voyages dans le passé, les moments lumineux, les instants de parfait bonheur, finissent toujours par prendre le dessus; seuls, ceux-là comptent dans mes souvenirs, comme si les émotions intenses qu'ils m'avaient données écartaient tout le reste!
A ce moment de ma réflexion, je me dis qu'il doit y avoir en moi beaucoup d'opti-misme pour me tenir debout; à tout le moins, quelque chose qui me rendra toujours rebelle au désespoir ou à la crainte de l'avenir.
* * *
Deux heures se sont écoulées depuis mon réveil. Dehors la tempête se calme. Seuls quelques rares éclairs illuminent brièvement le ciel. Le volet de la maison d'en face s'est tu. Dans la rue, depuis un moment, des voitures passent rapidement, elles font ce bruit caractéristique des véhicules roulant sur l'asphalte mouillé.
Une journée nouvelle commence, grise, humide, une journée de la fin octobre. Déjà, l'été n'est plus qu'un souvenir.
* * *
Devant une tasse de café brûlant et deux croissants, assis sur les velours rouges de l'Odéon, je vais me mettre à lire un journal quand Steve s'approche de ma table:
- Tu permets?
- Ben voyons!
- Putain de temps de merde! On n'a déjà pas vu d'été cette année!
- Faut s'y faire...
- Pardonne-moi mais ce matin je suis grinche. Cette nuit l'orage m'a réveillé brutalement, je n'ai plus fermé l'oeil depuis quatre ou cinq heures, saloperie de temps!
- Tu vas te coucher plus tôt ce soir et demain c'est rétabli.

Je flaire toutefois quelque chose d'inhabituel chez Steve, il faut plus qu'un simple orage nocturne pour le déboussoler. Ce matin il a un air un peu hagard, avec des yeux rougis et quelque chose de cassé dans la voix. Il parle du temps, de l'orage, mais semble préoccupé par d'autres problèmes:
- De toutes façons je suis dans le cirage. Dimanche, Lucia m'a plaqué!
- ...
- Et figure-toi qu'elle m'a largué pour Boris, t'imagines? Ce vieux dégueulasse, laid comme un pou et crapuleux en plus!
- ...
- Comment est-ce possible? Qu'elle m'ait laissé tomber pour mieux que moi, j'arri-verais presque à comprendre, mais pour Machin, comment est-ce possible?
II
Francis Bonca
II
Village natal

Il y a trois semaines - c'était un samedi - je me suis rendu dans mon village natal. J'avais été invité, il y a quelque six mois, à participer, par le biais d'une circulaire, à une rencontre de classe. Tous les enfants de la localité nés cette même année 194..., et qui ont fréquenté l'école du village, étaient chaleureusement invités à se retrouver et à passer une journée sur les lieux de leur enfance.
Ayant quitté la localité à l'âge de dix ans - pour déménager plusieurs fois en différents lieux et villes de Suisse - je n'avais plus revu la majorité de ces camarades d'enfance depuis presque quarante ans. Trente-huit et demi, pour être précis! J'ai donc hésité avant de m'inscrire et de retourner le formulaire confirmant ma participation à cette journée, qui s'annonçait «mémorable» à tous égards, ainsi qu'au repas du soir qui serait «partagé en commun dans la bonne humeur et la plus chaleureuse convivialité», comme l'annonçait la circulaire. Je me disais qu'ayant accompli trois années d'école seulement au village, les trois premières années primaires, et n'ayant partagé que peu de temps avec mes premiers camarades, je risquais fort de me retrouver en terrain inconnu et de n'avoir rien à échanger avec eux.
En fouillant dans mes «archives d'enfance», comme j'aime à les nommer - celles-ci étant plutôt rares et tout s'étant plus ou moins perdu lors de nos nombreux déménagements avec ma mère et mon frère - je retrouvai tout de même les photos de classe de ces trois premières années. Je me suis alors souvenu qu'une fois l'an
- c'était généralement au printemps, et nous étions en passe de terminer l'année scolaire - un photographe venait à l'école; nous étions avertis la veille et priés instamment de mettre nos plus beaux habits pour le lendemain! Le photographe, donc, venait avec un appareil posé sur un trépied. C'était une grande caisse en bois brun munie d'un soufflet noir qu'enfant, je prenais pour un petit accordéon. Après nous avoir soigneusement alignés sur trois ou quatre rangs, dans le préau, sur une sorte d'estrade montée pour l'occasion, il cachait sa tête sous une toile noire et nous incitait à regarder l'appareil en souriant. «Attention! le petit oiseau va sortir!» Clac! On recommençait l'opération, deux ou trois fois, la photo était prise! «Terminé!» On regagnait la classe.
En observant minutieusement ces photos, et plus particulièrement celle de la troisième année, où nous devions avoir huit ans, peut-être neuf, je me disais qu'après presque quatre décennies, j'allais bientôt retrouver des quinquagénaires! En parcourant tous ces visages, je parvins à mettre des noms sur la bonne moitié de la classe. Allais-je les reconnaître, allaient-ils me reconnaître après toutes ces années? Je m'inscrivis donc, et me rendis, ce samedi 19 octobre 199..., sur les lieux de mon enfance.
Auparavant, il m'eût été impossible d'imaginer, ne fût-ce qu'un seul instant, que ces retrouvailles allaient être une plongée aussi profonde dans le passé, et qu'elles allaient raviver avec autant de prégnance les moments magiques de ma jeunesse; moments importants, puisqu'ils ont contribué, comme on le sait, à former ce que nous sommes; même si la vie, avec son cortège d'incertitudes, de félicités et de larmes, tend à faire en sorte que ces instants de grâce s'effacent de notre mémoire, pour mieux les raviver, le moment venu, quand les circonstances s'y prêtent et s'of-frent à nous, comme ce fut le cas en cette radieuse journée d'octobre.
III
Francis Bonca
III
De la Rotonde à travers la ville

Mi-novembre déjà! Pluie, brouillard, pluie et vent! Décidément, c'est notre lot dans cette région, et cela dure depuis le mois d'octobre! La ville de Bienne et ses alentours, si rieurs en été, deviennent des lieux mornes... gris! Quand le soleil ne se montre pas, cette grisaille donne à la ville une mélancolie pesante et l'enveloppe d'une tristesse à laquelle ses habitants semblent s'identifier, et cela durant le long automne que nous traversons, de même que durant l'hiver à venir. Pourtant, il suffit que le ciel nous accorde un répit, que le soleil brille quelques heures, et voilà que la ville se transforme et prend alors une luminosité magique. Les toits encore humides des pluies de la nuit précédente reflètent la lumière presque éblouissante d'un soleil d'arrière-saison, déjà bas dans le ciel. C'est ce soleil-là que j'aime, il me rappelle celui des fins d'après-midi d'été, quelque deux ou trois heures avant qu'il ne disparaisse derrière la montagne. C'est le moment que je choisis souvent pour faire une de ces longues promenades en solitaire dont je suis coutumier. Je marche alors vers le soleil, bas sur l'horizon à ce moment du jour. J'avance, plein ouest, ébloui, baigné de lumière et l'âme ravie! Je me sens déjà dans un monde qui n'appartiendrait plus à notre monde mais bien plutôt à un au-delà fait de béatitude et d'éternité. Durant ces moments, j'ai l'impression de ne plus marcher sur le sol mais d'être en dessus, à mi-chemin entre terre et ciel, poussé en avant par je ne sais quelle joie débordante, quel bonheur difficiles à décrire, qui s'expriment à chaque fois avec une intensité si forte, si immensément exaltante que je voudrais ces moments sans fin!
Hélas! Trois fois hélas! l'éternité ne nous appartient pas - du moins pas ici-bas -, et lorsque le soleil a passé derrière la montagne, lorsque l'air est devenu soudain plus frais, et qu'il règne alentour cette sorte de silence semblable à celui que l'on perçoit après l'ultime accord d'une musique sublime, alors me reviennent à l'esprit ces vers de Joseph von Eichendorff:
Ô paix immense et sereine,
Si profonde à l'heure du soleil couchant!
Comme nous sommes las d'errer!
Serait-ce déjà la mort?
Aujourd'hui, point de soleil, mais cette pluie qui fait rage depuis des semaines et incite les gens à se retrouver dans les cafés de la ville, comme si c'était, inconsciemment, le moyen le plus sûr de conjurer un mauvais sort infligé par la météo maussade et persistante.
Je me suis rendu à la Rotonde, vaste brasserie au centre de la ville, qui ne désemplit pas depuis quelques jours. Une musique de fond, pas trop forte, contrairement à la détestable habitude d'autres établissements où l'on s'ingénie à pousser les décibels, crée une ambiance agréable et chaleureuse. Toutes les tables sont occupées. Beaucoup de jeunes, pour la plupart des étudiants, y viennent en groupe. Il règne ici une joyeuse animation, un va-et-vient suivi, réglé au rythme du temps, des saisons ou, plus prosaïquement, au rythme des trains arrivés en gare de Bienne, toute proche.
IV
Francis Bonca
IV
Jimmy

Parmi nos amis, il s'en trouve quelques-uns qui comptent plus particulièrement, qui occupent une place plus considérable dans notre vie, parce qu'il s'est tissé au fil des ans des liens si forts, créé des affinités si profondes que rien ne pourrait entraver le jeu réciproque de telles relations. Celles-ci se comptent généralement sur les doigts d'une main; et encore! Je vais parler ici de Jimmy: c'est l'être le plus singulier, le plus paradoxal que je connaisse. C'est aussi le plus touchant, celui vers qui va toute mon affection.
A l'apparence, déjà, il représente un spécimen d'une originalité rare et tout à fait exceptionnelle. Il y a une trentaine d'années, on pouvait le voir en ville, dans les bistrots ou dans la rue, avec un look qui le distinguait du commun des mortels. Ayant une bonne longueur d'avance sur son temps, il se parait d'anneaux en or dans les oreilles et les narines. Au début des années soixante son allure en surprenait plus d'un, en choquait beaucoup d'autres.
Trois bonnes décennies ont passé depuis. Les modes se sont succédé, les mentalités ont changé, mais Jimmy est resté fidèle à ce qu'il était, à ce qu'il a toujours été. Rien à voir avec le look soixante-huitard, ce dernier ayant procédé d'un mouvement. Rien à voir non plus avec les allures beatnik ou hippie qui émanaient, elles aussi, de mouvements et de révoltes collectives. Allure et comportement, chez Jimmy, ont leurs racines dans l'enfance; il s'agit donc là d'une question de personnalité. Pour compléter le portrait, ajoutez à ces parures d'or une tenue de cuir qui variera suivant les jours ou les circonstances: tantôt ce sera un pantalon noir serré, d'un très beau cuir, un gilet de même matière, à manches courtes, enfilé par dessus un pull également sans manches, d'un rouge vif, et décolleté en pointe sur la poitrine, laissant apparaître un grand tatouage coloré représentant une tête d'Indienne. Tantôt ce sera un autre ensemble de cuir, brun cette fois-ci, mais avec une veste à longues manches. Le nec plus ultra des tenues portées par Jimmy sera toujours cette sorte de short - en cuir, bien sûr! - genre culotte tyrolienne, avec un pull sans manches qui pourra être rouge, jaune canari ou bleu - selon son humeur - et toujours décolleté. L'absence de manches du pull laisse entrevoir également des tatouages le long des bras, tatouages qui n'ont rien d'agressif, l'un d'entre eux étant un magnifique papillon! Sur la tête d'Indienne de la poitrine s'ajoutent, certains jours, des chaînettes avec une ou deux pièces d'or en guise de pendentifs. Ajoutez au tout une paire de bottes en cuir noir, très serrées, qui montent jusqu'aux genoux. Jimmy est assez large de thorax, contrairement à des cuisses plutôt maigres. Cette caractéristique physique suffit déjà à lui conférer une allure très particulière. Imaginez alors le bonhomme dans cette tenue des grands jours: les jambes nues depuis les genoux jusqu'en haut de ses cuisses maigres, que je me plais à nommer ses «jarrets de coq», - nous en rions tous les deux, lui le premier!
- poitrine et bras marqués de tatouages, ses anneaux dans les oreilles et les nari-nes, - ou ailleurs, mais ceux-là ne sont visibles que dans l'intimité! - et vous aurez alors une vague idée du personnage, de son apparence du moins.
V
Francis Bonca
V
De l'atelier aux rives du lac

La deuxième moitié de novembre fut froide, et jusque vers la mi-décembre, la ville eut cet aspect silencieux et feutré que seule la neige, tombée en abondance, peut lui conférer. Rues, chaussées, trottoirs, tout était blanc! Les voitures se faisaient à peine entendre. Elles avançaient aussi plus lentement, plus prudemment. La neige tassée par les pneus avait rendu les chaussées glissantes, incitant les automobilistes à plus d'égards, plus de circonspection envers les autres et envers eux-mêmes. Quant aux piétons, ils marchaient comme sur des oeufs, craignant à chaque instant de se retrouver les quatre fers en l'air sur le trottoir glacé. A l'approche de Noël, le thermomètre était monté de quelques degrés, faisant fondre la neige en moins de temps qu'il ne lui en avait fallu pour prendre ses quartiers, tandis que la pluie, une fois encore, inondait la ville.
Nous sommes maintenant à quelques jours de Noël. Au centre, dans les grandes rues, l'asphalte détrempé reflète les guirlandes d'ampoules électriques que la municipalité installe chaque année à pareille époque. Si avec la fonte de la neige, la ville s'est défaite du linceul blanc qui la recouvrait, les rues mouillées sont devenues autant de miroirs qui renvoient toutes les lumières de la nuit: les phares des voitures, la féerie chatoyante des vitrines de Noël, les fleurs éclatées et multicolores des néons publicitaires. La ville scintille de toutes parts, doublement, de haut en bas, de bas en haut. L'immense miroir qu'est devenue la rue témoigne de la vie trépidante des humains, du besoin qu'ils ont de défier les ténèbres à l'approche de l'année nouvelle, participant ainsi à leurs féeries, leur faisant presque oublier le temps maussade qui sévit depuis plusieurs jours.
* * *
Dans l'atelier, la température est douce, les radiateurs ont rempli leur fonction. C'est le milieu de l'après-midi, mais il fait déjà sombre, presque nuit. Les lampes sont allumées, donnant à la pièce une ambiance chaleureuse empreinte d'intimité. A la radio passe une chanson pleine de nostalgie; je crois reconnaître un texte de Boris Vian:
Le temps passe et il y met le temps
Les oiseaux s'envolent sur l'étang
Le ciel bas rayé de pluie et d'ombre
Pèse sur les champs sombres
Où roule aussi le vent
Ah! le spleen des hommes qui devient poésie! Leur solitude qui nourrit le poème! Leurs regrets et leurs nostalgies pour remuer le passé afin de mieux faire aimer le présent!
Je suis seul depuis déjà longtemps
Je suis seul, je suis triste et j'attends
Dans le feu glissent des jours sans nombre
Le temps passe et il y met le temps
Tristesse, solitude et morosité deviennent belles, qui par l'art s'illuminent, à condition que l'homme parvienne à l'état de poésie, seul ingrédient qui permette de transcender la réalité.
Pourtant, j'étais jeune et je valsais
Au bal de la princesse!
Les hommes, les femmes et les rires frais
Tournaient, tournaient autour de mon coeur.
VI
Francis Bonca
VI
Du Saint-Gervais au Péloponnèse

Noël et Nouvel An sont passés. Pendant ces jours de fête et durant ceux qui suivirent, le temps fut tantôt sec, tantôt pluvieux, sans la moindre neige. Avec les jours d'averses, outre l'humidité de l'air, il faisait froid. Un fort vent soufflait. Dans la rue, les gens marchaient d'un pas leste, cherchant à en finir au plus vite avec ce temps glacial. Les jours de janvier passèrent dans la grisaille et la monotonie, sans histoires particulières.
Nous entamons maintenant le mois de février, et le soleil fait quelques apparitions. Je le suis dans les rues de la ville, je marche dans sa direction, il est bas dans le ciel et j'aime qu'il m'éblouisse. Tel est mon bonheur.
L'asphalte brille comme un miroir. Sur mon trajet, les gens surgissent à contre-jour, figures noires anonymes dans un halo de lumière sur le fond bleu du ciel. Je parcours ainsi la ville avec la sensation de me mouvoir entre rêve et réalité dans un grand théâtre à ciel ouvert.
Comme chaque matin, je me rends à l'arrêt du bus qui doit m'emmener à la gare. A respectable distance, malgré le soleil dans les yeux, je distingue une silhouette familière. Les vêtements de cuir brillent sur fond d'azur comme une tenue de gladiateur. Jimmy à l'arrêt du bus?! Impossible! Et pourtant, vu de près ça se confirme. La tenue noire rutile: Jimmy a sorti la plus belle. Malgré l'air frais, le pull rouge décolleté est grand ouvert sur sa poitrine. Par dessus la tête d'Indienne brillent chaînettes et pièces d'or. Sur son visage, dans les oreilles et les narines, les anneaux sont bien en place. Voilà donc Jimmy harnaché, lustré et fumant, paré de la tenue réservée aux jours particuliers. Un événement de taille a dû se produire. Je suis devant lui et avant que nous n'échangions le moindre mot, je devine! Je lui adresse un regard interrogateur, il y répond aussitôt:
- Les salauds, ils m'ont foutu à pied!
Comme je le craignais, on vient de lui retirer son permis de conduire «pour une durée indéterminée». Cela devait arriver une fois, c'est maintenant chose faite! Revoilà Jimmy sans travail... Les amendes, les avertissements, les détections de radars et tout le reste auront eu raison de son obstination à vouloir rouler trop vite. Un avocat, spécialiste de ce genre d'affaires, a pris la chose en main. Espérons que Jimmy ne restera pas trop longtemps sans permis; le chômage ne lui vaut rien; son travail comme chauffeur de taxi lui convient mieux. Il passera chez moi un de ces jours et nous reparlerons de tout ça en détail. Jimmy l'irréductible, l'inadapté, rebelle à la société, à ses lois. Toi et ton chien vous êtes un peu semblables, faits pour la liberté, le vagabondage sans frontière, sans limite ni contrainte d'aucune sorte.
* * *
Samedi matin. Le café Saint-Gervais dans la vieille ville est plein comme un oeuf, c'est l'heure de l'apéritif. Sur les places du Bourg, du Ring et dans les ruelles adjacentes, brocantes, marché aux puces, marché aux fruits et légumes font régner une joyeuse animation. Les bistrots - environ une dizaine - sont pris d'assaut.
Je suis à table en compagnie de Catherine et Patrick, les parents de Steve. Ils me donnent de ses nouvelles. Trois mois ont passé depuis sa séparation d'avec Lucia.
- Il reprend le dessus, confie Catherine. Et Patrick d'ajouter:
- Il est parti quelques jours en Valais skier avec des copains d'études. Catherine me demande si je suis au courant des problèmes concernant Lucia. Je réponds par l'affirmative:
VII
Francis Bonca
VII
Printemps

Début avril! Le printemps précoce, favorisé par un hiver presque sans neige - en plaine du moins - éclate de toutes parts.
Dans ma rue, où il y a beaucoup de jardins, les arbres sont en fleurs: blanc, rose, jaune dominent. Qu'il s'agisse des cerisiers, des magnolias ou des forsythias, tout est floraison infinie, exubérante et généreuse; généreuse comme peut l'être la nature quand elle se renouvelle. De notre cuisine, j'admire un cerisier dont les branches entrent presque par la fenêtre. Il me semble n'avoir jamais vu autant de fleurs sur un arbre. Si le cerisier n'a pas été recouvert de neige cet hiver, le voilà maintenant comblé: il est blanc d'une floraison éclatante, de dentelles si fines et légères qu'on le croirait paré d'une robe de mariée. Le merle est de la fête, ses notes pures et joyeuses répondent aux voix de tout ce qui maintenant exalte le retour des beaux jours, le retour de ce printemps radieux fait pour réconcilier les hommes et la nature.
Printemps dans toute sa magnificence sur le fond bleu du ciel!
La radio m'apprend la mort d'Allen Ginsberg, poète et chantre de la contestation, qui voulait «donner l'image de la poésie triomphant de la duplicité du monde». Le voici décédé au printemps, moment où les fleurs éclosent, où la nature renaît; lui qui disait aussi que «la vie devrait être merveilleuse si elle n'était exposée à de permanents désastres». L'idée que l'on puisse mourir au printemps m'a toujours rendu triste. Partir alors que la nature entière s'anime et revit, alors que partout la sève monte, que de toutes parts les bourgeons ont éclaté dans la farandole joyeuse d'une fête qui commence, c'est mourir en ayant conscience de quitter ce monde au mauvais moment, retranché de cette fête printanière que nous aurions voulu célébrer une ultime fois.
Comme tout un chacun, la mort me préoccupe; à des degrés divers cependant. La plupart du temps, elle m'apparaît comme une fatalité abstraite, «littéraire», ne semblant pas me concerner directement et n'ayant aucune prise sur mon esprit, alors que d'autres fois elle pourra me hanter plusieurs jours d'affilée. Dans ces moments-là, elle est une réalité tangible, elle devient soudain une présence forte, palpable. C'est quelque chose qui s'impose à l'esprit, d'un coup, sans crier gare et sans que j'aie besoin d'y penser auparavant, et sans qu'aucune circonstance particulière du quotidien n'y ait contribué. Alors, ce qui parfois me hante dans l'idée de la mort n'est point tant l'acte de mourir que le fait d'être exclu de la vie, d'avoir dans un trait de lucidité la conscience de cet état de séparation subite d'avec tout ce qu'aura été mon existence.
Dans mon travail de peintre et de musicien, je suis préoccupé par l'idée de présence, affirmation et corollaire de la vie. A l'opposé, la mort implique l'idée d'ab-sence, de congé définitif à ce monde. Curieusement - il m'est difficile d'en expliquer les raisons - l'angoisse du trépas m'assaille en cette époque printanière, quand la nature s'illumine, lorsque la température de l'air s'élève et que de toutes parts, les êtres et les choses semblent renaître à la vie dans une joie indicible.
Ces instants d'angoisse, d'acuité particulière face à la mort, à ma mort, sont plutôt rares. En général, je m'accommode avec sérénité du fait que je mourrai, que je devrai, le moment venu, quitter ce monde et ses splendeurs pour un au-delà que je souhaite aussi divinement beau que tout ce qu'il m'aura fallu laisser, toutefois sans la haine des hommes, sans leur aveuglement capables de faire du paradis un enfer.
VIII
Francis Bonca
VIII
Rencontre à l'atelier

Le jaune d'un champ de colza au mois de mai, en fin d'après-midi, alors que le temps vient juste de se couvrir, donne l'impression qu'il a emmagasiné toute la lumière du jour, tant il est intense. Par moments, quelques pâles rayons de soleil filtrent à travers les nuages et augmentent encore sa luminosité, la rendant presque éblouissante.*
* * *
Dans l'atelier, je pense à cette couleur si forte, si belle, et me demande comment je pourrais la rendre dans un tableau.
Un coup de sonnette interrompt ma réflexion: Lucia est derrière la porte!
Elle vient me montrer des travaux réalisés dans son école: des gouaches qui traitent de l'espace par la couleur. Nous les regardons et en discutons abondamment. Le sujet épuisé, nous parlons d'elle, de sa santé et de son moral. Elle m'entretient de son père, dont elle a eu des nouvelles par les parents de Steve en février dernier. Ceux-ci s'étaient rendus à Davos et avaient passé quelques soirées en sa compagnie. Depuis, son père lui écrit régulièrement et lui téléphone de temps à autre, ce qui semble aider Lucia. Chaque lettre, chaque message téléphonique lui redonne confiance en la vie et lui procure un peu plus de sérénité. Comme je puis la comprendre, moi, à qui un père a tant manqué...
Elle regarde maintenant - comme elle sait si bien le faire - mes derniers tableaux. Elle observe, avec une attention soutenue que rien ne saurait troubler. Je viens de terminer une troisième version du nu féminin dans un galetas. Elle me fait part de ses impressions:
- Le miroir, dans ces tableaux, supprime le sentiment d'enfermement que l'on pourrait ressentir au premier abord lorsqu'on découvre ces peintures. Il est comme une ouverture vers l'extérieur. Il reflète une fenêtre, ou quelque chose comme ça, qu'on ne voit pas sur la toile. Curieusement, le nu nous fait aller vers le miroir à la rencontre de son reflet, tandis que celui-ci nous renvoie au nu: une partie de pingpong incessante, un mouvement dans l'immobile, bien que ces tableaux paraissent figés, fixes, comme un arrêt sur image.
Une fois encore, les propos de Lucia m'épatent par leur fraîcheur, leur côté spontané. Elle fait fi de toute théorie, de toute spéculation intellectuelle. Elle est directe. Tout ce qu'elle dit semble logique, juste. Un jour, alors que nous visitions ensemble une exposition d'art abstrait, nous nous étions arrêtés devant une toile carrée au contenu informel. La peinture, plutôt faible en son genre, était faite de taches, d'ag-glomérats de couleur épaisse dans des tons rouges, jaunes, blancs et noirs. Lucia regardait la «chose» avec perplexité, quand la directrice de la galerie s'approcha et commença de débiter une théorie abracadabrante sur le tableau. Pendant ces fumeuses explications, je m'éloignai discrètement, tout en conservant une oreille attentive au monologue de la galeriste. J'observais Lucia qui écoutait, mi-sérieuse, mi-narquoise, n'attendant que le moment où son avis tomberait. Après de longues minutes, durant lesquelles Lucia ne broncha pas, après, donc, que la théorie fut enfin terminée, - dans laquelle il était question, pour autant que je m'en souvienne, de «matières en devenir spatial», d'«objets-couleur récurrents et interférentiels sur une surface donnée dans un espace idéel» et d'autres énormités du même acabit
- la directrice, dont je revois les pommettes poudrées de rose, les cheveux droits et courts teints en blanc argent, certaine d'avoir produit un grand effet sur Lucia, lui demanda finalement ce qu'elle pensait de l'oeuvre. La réponse ne se fit point attendre:
- On dirait une pizza!
IX
Francis Bonca
IX
En Alsace - Saga de Göteborg

C'est un matin limpide. Bleu. Les oiseaux chantent à plein gosier.
Je dégringole les marches qui descendent de l'atelier et me retrouve, une fois de plus, sur la route de Boujean. Nous sommes à la mi-juin et il fait une chaleur étouffante, phénomène rarissime pour notre région. Habituellement, c'est un mois pluvieux, au temps incertain, que nous vivons dans l'attente d'un été qui tarde souvent à venir. Cette année, il fait chaud comme en plein mois d'août. Alors, l'air devient lourd et de brefs orages éclatent qui ne durent que quelques minutes, avant que le soleil ne se remette à briller et que l'asphalte ne sèche rapidement. Comme chaque jour, je passe devant la fabrique d'horlogerie sise au bord de la route. Le long du trottoir poussent quelques massifs de lavande. Trois belles touffes bleues égayent le bitume et l'entrée du parc de l'usine. Je me penche et cueille une fleur que je mets sous mon nez. Le doux parfum me fait aussitôt rêver; je m'évade - il faut peu - et revois la Provence que j'ai parcourue avec Marie-Claire. Je nous revois traversant la montagne de Lure à l'aube, de Valbelle à Banon, où nous arrivons tard dans la nuit. Provence parfumée, chaleureuse, terre bénie des dieux dans la lumière du plein été de juillet.
* * *
Aujourd'hui, la Suze est basse, l'eau se faufile à travers les cailloux dont la mousse commence à sécher. C'est un de ces matins qui me ravissent; je me sens l'âme en paix. Tout est à sa place. Une parfaite harmonie règne autour de moi, sur mon chemin. Il y a des jours comme ça où la moindre chose m'émerveille! Et je rends grâce au Ciel pour tant de bonheur! Mon enthousiasme est sans limite. Les grandes feuilles vertes des marronniers, que caressent les rayons du soleil, le chant du merle sur la pelouse d'un parc, la petite fille, sac au dos, qui se rend à l'école, tout m'enchante ce matin. Le monde est radieux, le bonheur est là, simplement. Les façades en verre de l'Ecole des arts et métiers reflètent le ciel devenu violet par la couleur fumée des vitres. En ville, les terrasses des cafés sont envahies; la chaleur inhabituelle des derniers jours donne soif. Dans la rue, des musiciens font la manche. Des Yougoslaves ou des Albanais du Kosovo qui chantent, accompagnés d'un accordéon, ou un flûtiste qui joue des airs d'opéra ajoutent encore de la gaieté dans l'air. Les gens semblent contents, épanouis. Le long hiver biennois, gris et morose, n'est plus qu'un mauvais souvenir. Alors, le ciel paraît plus bleu, l'air plus léger et la lumière plus limpide. Je longe maintenant l'allée du Pasquart, la plus belle de la ville, celle qui mène au lac, bordée d'immenses platanes qui ombragent la route piétonnière. Être heureux, avoir l'âme pleine de bonheur semble si simple ce matin, dans cette ville où la démesure n'existe pas, où nous menons une existence sans histoire, où rien de vraiment extraordinaire ne se passe jamais, cité anonyme, comme des milliers d'autres sur la carte du monde. Quand le bonheur m'envahit comme aujourd'hui, rien sur terre ne peut m'en détourner, ni les guerres, ni les catastrophes. Même si je les déplore, même si je les combats, je n'arrive pas à me sentir coupable du fait que le monde tombe en pièces. En cet instant, la joie m'habite, et je voudrais la faire partager. Je voudrais que tous la ressentent pareillement. Alors je me dis que tout serait plus simple, que tous les problèmes se résoudraient, que toutes les difficultés s'aplaniraient et que les grandes questions de ce monde trouveraient des réponses. Hélas! le bonheur n'est pas permanent. Il se manifeste par intermittence, il est fugace, éphémère et fragile comme les ailes du papillon, gai et lointain comme le chant de l'alouette, haut dans le ciel, unique et touchant comme le regard limpide d'un enfant que la vie et le temps auront tôt fait de transformer. Le bonheur doit se créer à chaque instant, nous devons l'apprivoiser. Il est omniprésent, toujours, et se manifeste à ceux qui le désirent. Le bonheur ne s'impose pas, il ne fuit pas non plus: il est là! Simplement. Le degré de bonheur que nous éprouvons sera toujours proportionnel au désir que nous aurons de lui. J'ai envie d'être heureux? Je le deviens. Je ne crée pas le bonheur? Alors je m'en éloigne. Nous serons toujours les maîtres du jeu.
* * *
Biographie de Francis Bonca
Francis Bonca (-Pierre von Gunten-) est né le 16 janvier 1946. Il passe une partie de son enfance à Tavannes et vit à Bienne depuis 1960. Il fait des études musicales au Conservatoire de Bienne et de Lausanne (-violon et direction d'orchestre-) puis mène ensuite une carrière d'artiste peintre, de chef de choeur et de pédagogue de la musique. Son pseudonyme est l'anagramme du peintre Francis Bacon qu'il admire.

Préambule des nouvelles
Jehanne Carnal présente avec Apologie d'elle une première publication sensible et passionnée qui se déroule «au pays du vent et de la mer».
Du vent, son texte a les bourrasques et les sentiments exacerbés. L'amour, la mort et la violence sont des thèmes clairs que l'auteur traite avec un naturel impressionnant. L'amour est désespéré, la mort est l'ultime abri et la violence omniprésente tant dans les actes, les paroles que les non-dits. De la mer, le texte de la jeune femme a un mouvement de ressac qui insuffle le calme dans le chaos. Il est produit par un emploi très libre de la ponctuation, par la segmentation de la pensée et le jeu des répétitions.
On pourrait s'attendre chez un débutant à quelques maniérismes et à certains clichés. Mais Jehanne Carnal est libre, résolument franche et son écriture a une maturité réjouissante.
Eric Sandmeier est l'auteur de nombreux textes poétiques et d'articles. Avec Roberto et Une fausse identité, ses premières nouvelles, il acquiert une corde de plus à son arc, et non des moindres.
L'auteur a ciselé là deux histoires de solitude où maîtrise de la langue et sensibilité aiguë font des miracles. Connaissance de la vie, finesse et sens de la suggestion sont au rendez-vous.
Après les avoir rencontrés, on chemine longtemps avec Roberto, Adrienne Robin
pourtant leur mystère nous est tout aussi cher. C'est tout l'art de la nouvelle.
Apologie d'elle
JEHANNE CARNAL
L'histoire se passe là-bas. Au pays du vent et de la mer. Un de ces paysages où les hommes n'ont pas encore laissé trop de traces. Un de ces endroits où l'on passerait bien sa vie à regarder le temps; un de ces lieux qui nous habite, ailleurs.
Une femme; assise sur la jetée. Encore jeune il me semble mais je ne la vois que de loin. Elle regarde la mer et les enfants, avec leur cerf-volant. Non, je ne crois pas que ce soit les siens. Plutôt des gamins en vacances, qui malgré l'absence du soleil sont venus sur la plage.
Derrière elle, devant une petite maison de pierre, un homme. Un homme qui prend des photos; des enfants? de la lumière sur l'eau? d'elle?
Je ne sais pas. D'ailleurs pourquoi le saurais-je; je viens à peine d'arriver ici, et je ne sais qui il est. Un frère peut-être, un ami, un amant, ou alors, le plus probable, ils ne se connaissent pas. Cela doit être ça, ils sont là, par hasard, même lieu même moment, rassemblés par le cadre que je place autour d'eux depuis le café d'où je les observe. Pour moi, ils existent ensemble. Ils sont là et ils, comment dire, c'est comme s'ils avaient été là depuis toujours. Comme s'ils appartenaient au temps et au décor. Comme s'ils étaient unis par leur existence commune, là, maintenant. Comme si la vie n'appartenait plus qu'à eux seuls.
Suivant mon habitude de curiosité et d'imagination maladive, j'inventai des histoires de vies rien qu'à observer ces parfaits inconnus. Ils avaient probablement tous deux leur vie de gens pressés par le temps et par l'argent. Ils étaient sans doute comme tout le monde; comme vous, comme moi.
Mais quelque chose, je ne sais quoi, peut-être l'ambiance si particulière de la côte, me faisait penser que ces deux-là étaient différents. Il s'était passé ou allait se passer quelque chose. Je le sentais, même à travers la vitre sale...
Je suis vraiment incorrigible, je ne peux pas m'empêcher de radoter sans cesse comme un vieux. Je ferais bien mieux de m'occuper de la mienne de vie, en commençant par sortir de ce bistrot et aller respirer l'air marin. Rien de tel pour se refaire une santé et se détendre. Je sais, mais que voulez-vous j'ai toujours pensé que la meilleure prise de contact avec un lieu était de faire la tournée des bars. Excuse ou réelle curiosité, je n'en sais foutre rien; mais en tous les cas, cela serait vite fait par ici. Je devais avoir jeté mon dévolu sur le seul et unique caboulot du coin... Un de ces vrais cagibis de marins, sombre et respirant la bière et l'alcool à soixante degrés. Des traces de sel sur la vitre du devant, des tables collantes d'avoir bu avec les éphémères clients des vingt dernières années, un vieux à l'éternel mégot derrière le comptoir. Bref, un troquet comme dans les films qui participait sans aucun doute à la magie du site qui s'offrait à moi. Imaginez: un petit café pas loin d'un port; une étendue d'eau à perte de vue, avec, ici et là, quelques barques colorées et des rochers, pour rompre le jeu des vagues. Et la lumière, comment la décrire, une lumière déjà proche de l'automne, une lumière qui perce à travers des nuages gris noir et qui vient vous caresser, douce et violente à la fois. Une lumière qui donne à la mer ces reflets argent qui noient le regard et remplissent le corps.
Je devais probablement être le premier client de la journée, à l'exception, bien entendu, des pêcheurs rentrés à l'aube de la haute mer, tout poisseux d'avoir sorti le poisson des filets. Après plusieurs heures de pêche, la barbe en bataille et le ciré taché, ils venaient y boire un petit remontant avant d'aller se coucher.

Roberto
ERIC SANDMEIER


Tous les matins, Roberto retrouvait une bande de copains au Palmier.
Ils étaient arrivés en Suisse dans les années soixante. Lui avait travaillé dans une ferme où personne ne lui parlait. Un jour, il avait mis ses affaires dans sa valise en carton pour rejoindre la ville où il savait qu'un train partait pour Milan, puis un autre pour le Sud.
Il avait rencontré un gars de son village devant les guichets.
- Qu'est-ce que tu fais ici, si tôt? lui avait demandé Giuliano. Viens boire un verre! avait-il ajouté, et surtout, pars pas! Dans ton village, on comprendrait pas. Nos vieux qui sont allés en Argentine, il y a longtemps, sont rentrés avec des sous. Toi, t'as combien? T'as encore rien du tout.
Il était resté. Clara était venue. Ils s'étaient mariés. Chaque été, ils retournaient en Calabre avec leurs deux enfants, Marcello et Renata. Tous les oncles et les tantes, les cousins et les cousines venaient voir les Suisses quand ils arrivaient à Matta. Ils admiraient leur voiture neuve. Ils les écoutaient parler d'un pays de cocagne où de grandes maisons de vingt étages avaient chacune trois ascenseurs, deux pour les locataires et un grand pour les déménagements, les malades et les morts.
Roberto et Clara avaient pu hériter d'un terrain sur le haut du village.
- On va construire une maison pour nos vieux jours, avaient-ils décidé.
Chaque mois, Clara envoyait un peu d'argent. Un jour dans un bureau de poste de Bienne, un homme lui avait dit méchamment.
- Tout cet argent qui va en Italie, vous pourriez pas le laisser en Suisse?

Elle n'avait rien répondu.
Dix ans plus tard, les fondations de la maison étaient terminées. Chaque année un étage était ajouté avec une salle de bains et des toilettes. Roberto avait décidé que le jour de leur retraite, ils habiteraient en bas et que chacun de leurs enfants auraient un étage.
- Je veux des planelles jusqu'au plafond, avait-il dit à tout le monde, dans les cuisines, les salles de bains et les toilettes.
Le gens du village haussaient les épaules en se demandant s'il y aurait assez d'eau en été quand toute la maison serait habitée.
Les enfants avaient grandi. Marcello avait fait un apprentissage de mécanicien sur voitures et Renata était devenue coiffeuse. Ils avaient des copains et des copines qui ne plaisaient pas à leur père. Ils parlaient de leurs vieux qui ne comprenaient rien à rien. Le père pensait que la vie c'était plus comme avant, quand les jeunes obéissaient.
- Cette année, on finit la maison! dit Roberto. Marcello, tu descends en camionnette avec les planches que j'ai pu acheter ici à bon compte et toi Renata, tu aideras ta mère à faire la cuisine pour tous ceux qui viendront nous aider à mettre des tuiles sur le toit.
- C'est que, répondit Marcello, on avait envie de faire autre chose. Le copain de Renata peut avoir l'auto de son frère et on pensait aller en Turquie.
- Alors, lui répondit Roberto, vous nous laissez tomber au moment où la maison est finie? Et après, qu'est-ce qui se passera? Nous, on a travaillé pour rien. Tu crois qu'on va rester dans notre maison, tout seuls, à nous regarder comme deux choux pourris, avec nos cuisines, nos trois salles de bains, des toilettes et tous ces murs couverts de planelles?
Une fausse identité
ERIC SANDMEIER
Le hasard avait voulu que Vincent s'arrête au zoo de Saules où il n'était plus revenu depuis que sa grand-mère l'y emmenait quand il était enfant.
Le pélican patrouillait toujours allègrement sur la surface de l'étang en passant sous le pont comme s'il était prêt à gober tous les flamands roses à sa portée. Les bisons et les rennes laissaient tomber des lambeaux de poils épais. Le velours, au sommet des bois du cerf commençait à saigner. Les tigres dormaient, les lions aussi. Des singes minuscules se poursuivaient en suivant le même circuit, puis tout à coup tous immobiles, ils regardaient Vincent de leurs yeux effarés. Un macaque souleva la queue d'une femelle, la renifla, hésita à l'enfourcher, puis renonça pour se mettre à se gratter le dos.
Un jeune garçon tendit sa main vers l'animal pour lui offrir une cacahuète.
- Tu sais pas lire? lui dit méchamment une sorte d'adjudant endimanché en retraite. Là sur le panneau, c'est mis que c'est défendu de donner à manger aux animaux.
Le singe avait passé son bras à travers les barreaux en arrondissant la paume de sa main, mais l'enfant avait déjà rejoint sa mère assise sur un banc.
Vincent dut attendre longtemps à la caisse du self-service. Une infirmière remplissait des tasses de café pour de vieilles dames assises à de grandes tables rondes. L'une d'elles, tremblante, attendait au sommet de l'escalier descendant aux toilettes.
- Donnez-moi votre canne! Vous pourrez mieux vous tenir à la rampe, lui dit une accompagnatrice. Elle se regimba en levant le bras.
- Je ne suis pas ici pour rester assis, grognait celui que Vincent venait de voir rabrouer l'enfant devant la cage des singes. Il y a des choses à voir ici, ça nous change du home!

Les vieillards auxquels il s'adressait demeuraient silencieux, recroquevillés dans leur chaise roulante. L'un d'eux portait un chapeau de paille et des lunettes déformées qui ajoutaient beaucoup de tristesse à son visage. Un autre chaussé de grosses pantoufles était vêtu d'un short qui laissait voir ses jambes bandées jusqu'aux genoux.
Dehors, de jeunes institutrices comptaient leurs élèves. Des mères poussaient des balançoires. Une petite fille suçait une glace. Un garçonnet en pleurs ramassa son vélo qui l'avait précipité à terre. Un vieux couple s'arrêta pour le consoler.
Vincent fut tout à coup attiré par une jeune femme. D'abord, il ne vit qu'elle. Elle avait noué un ruban noir autour d'une grande chevelure blonde très lumineuse sur sa robe bleue. Son oeil s'arrêta sur des sandales légères puis il remonta jusqu'à ses hanches, ses épaules. Il regarda ses pommettes qu'elle avait larges.
Elle s'approchait de lui en le regardant comme si elle l'avait déjà rencontré. Lui, comme interdit, s'était à peine aperçu qu'elle n'était pas seule. Celle qui s'appuyait à son bras regardait fixement Vincent en tendant sa main libre vers lui.
- C'est Adrienne, Adrienne Robin, lui dit la jeune femme. Elle vous a bien connu, il y a longtemps. Il lui arrive souvent de prononcer votre nom le soir au home lors-qu'elle évoque son passé. Vous êtes bien Monsieur Vincent Saudan?
- Oui, c'est bien juste, mais pour le reste, vous faites erreur, répondit-il. Je n'ai jamais connu une femme du nom que vous dites. Excusez-moi! ajouta-t-il.
Préambule de la poésie
Bastien Dalla Piazza, Adriana Anguelov, Luc Walpoth, Fabienne Bartel et Joanna Krähenbühl sont autant de jeunes étudiants qui s'essayent à la poésie. Ils abordent cette discipline avec fraîcheur et sincérité, cherchant au fond d'eux-mêmes la source de leur inspiration. Les textes réunis ici sont pour tous leur première parution littéraire.
Les sept poèmes réunis dans ce cahier sont volontairement très différents. Ils donnent à voir sept talents en devenir marqués chacun par une forte individualité. Derrière le style lisse et les images irisées de Bastien Dalla Pazza, on pressent une riche sensibilité. Il a l'amour des mots, les manie avec goût et en joue pour laisser pudiquement percer son inquiétude. Adriana Anguelov se tourne quant à elle vers une langue plus directe. Elle est musicienne et ses textes sont destinés à être mis en chanson. Inspirée par Francis Cabrel ou Jean-Jacques Goldmann, elle lance un message simple et universel dans une langue du quotidien. Luc Walpoth aime avec fougue dans un texte à perdre haleine. Il y a derrière son brio et ses jeux de mots une vraie générosité qui emporte le lecteur. Fabienne Bartel s'interroge sur notre société et sur elle-même. Elle pose une question intéressante, celle de la valeur du silence. Sa langue est sobre et sans effet et c'est tout à son honneur. Enfin, Joanna Krähenbühl choisit d'exprimer une révolte violente. Ses paroles fusent comme autant de cris dénonçant la bêtise et l'incompréhension.
Grand vent
BASTIEN DALLA PIAZZA
Oblique, le champ s'afflige,
Sous les fougueux et obliques vertiges
D'un vent tournoyant et trébuchant,
A coucher ses obliques herbes et leurs frémissements.
Au vent tes cheveux s'en vont, volant De leur voeu au gré d'un vent flânant Sur tes joues et ton cou empourpré Où vont s'égayer les fleurs fanées du pré.
L'ardoise grise et noire des nuages voyageurs,
Prise de fureur dans les déboires des courants rageurs,
Ecrase les horizons de son ruban de pénombre.
Et il t'enveloppe, dans un souffle, apaisé par ta robe bouleversée, Glissant à regret sur les plis de ton regard sombre, Tandis que la bise, soudain, se surprend décoiffée.
Eclaircie
BASTIEN DALLA PIAZZA
Les rosiers goûtent de gouttes qui s'égouttent
Dans le soleil trempé qui guette maintenant la route
Allongée sous les marbrures du ciel curieux
Rélfléchi dans les gouilles transpirantes des creux.
Une larme émerveillée de soleil coule
Le long d'un feuillage qui au vent roucoule
Du plaisir de lâcher cette goutte
Sur ton front intrigué qui m'écoute.
Endormie de pluie tu restes en tailleur
Fixant mes yeux qui, apeurés, s'en vont ailleurs
Et goûtent ensuite la fraîcheur riante
De ta frimousse irritée par la nature frétillante.
Elle s'éveille soudain dans les chants continus Des grillons crissant de ce calme qui, perdu, Envahit mes doutes grelottants; et je tremble alors Du sourire que tu me lances enfin, comme une aurore.
Visage-souvenir
BASTIEN DALLA PIAZZA
Par ma lucarne protégé,
Je vois le grand vide des buses,
Planant bec en avant et sourcils dégagés,
Tuant en silence le cri des souris qui fuse.
Sous ma lucarne éclairée,
Je vois le grand flou des nuages,
Emportés dans les flux de lumière azurée,
Eblouissant les prés et son visage.
Par ma lucarne enfermé,
Je le vois dans les champs indolents,
Dans l'azur de soleil tourmenté,
Dans mon reflet fuyant et embué, désolant.
Son monde à elle
ADRIANA ANGUELOV
Dans son monde à elle c'est là qu'elle vit
Dans son monde éternel où rien ne finit
Tu lui parles, lui chantes de clair jour mais elle te regarde toujours
sa manière de te demander de l'accompagner
Dans son monde à elle là où elle vit

Et si parfois tu ne la comprends pas que peut-elle faire si ce n'est une prière
qui changera sa peine en joie et te donnera ce qu'elle aime un voyage sans doute un poème
De son monde à elle là où elle vit
De son monde éternel où rien ne finit... son univers
Lettre du 11 mars 2000
LUC WALPOTH
Mon BB
Sais-tu que je t'aime. Je t'aime tant, que je t'aime d'autant plus à force de t'aimer. Je crois que je t'aime car je t'aime et me suis surpris à t'aimer à la folie lorsque je me dis «je l'aime». Je t'aime comme un dingue, non je t'aime passionnément, pire je t'aime, je t'aime singulièrement comme un amant aimerait son aimée, donc je t'aime, t'aime comme un forcené, forcé d'aimer tant je t'aime. T'aimer, oui mais comment t'aimer? Aimer par amour, aimer parce que j'aime aimer, aimer comme je t'aime car je t'aime c'est que je t'aime bien au-delà d'un simple «je t'aime». Je t'aime et t'aimerai, t'aimai, t'aimais, t'eus aimé, ça me tue, mais aimons, oui ayez aimé car il eût fallut que j'eusse aimé pour que j'aimasse, me rendre compte que j'aie aimé, que j'aime. Car avoir aimé c'est ce que j'ai le plus aimé dans ma vie. «J'aurais aimé aimer» «j'eusse aimé» ou «j'aurais aimé si», voilà ce que me disent les gens aimant tout sauf l'amour. Moi j'aime parce que je t'aime! T'ayant aimé, j'avais aimé t'en-tendre me dire «je t'aime». Je t'aime aussi! Sache-le. Je t'aime et ne sais comment te le dire, tant je t'aime et tant ça me fait t'aimer. Ensemble on sème l'amour parce qu'on s'aime. Et s'aimer ça se sent, ça se sait, s'aimer jusqu'aux cimes, sans cesse, s'aimer c'est séant surtout selon la saison, je t'aime. Je t'aime, j'avais besoin de te le dire, car je t'aime comme c'est pas possible d'aimer. Aimer pour aimer, aimer parce qu'on aime, aimer aimer celle qu'on aime. Je t'aime.
«Une larme qui coule, un océan qui se forme...»
FABIENNE BARTEL

Une larme qui coule, un océan qui se forme, des milliers de voeux inexprimés pris au piège dans cette goutte d'eau qui s'échappe du coin de l'oeil. Juste une larme, une larme qui transporte une multitude de secrets pourchassés par la honte. Mais personne ne voit cette petite messagère qui, inlassable, parcourt son chemin et discrètement s'en va mourir dans l'abîme du temps.

Ils parlent
Ils parlent de finance,
D'abondance, de puissance,
Ils parlent, ils parlent...
Ils parlent de jouissance,
De bienfaisance, de vacances,
Ils parlent, ils parlent, ils parlent...
Ils parlent de science,
De connaissance, d'intelligence,
Ils parlent, ils parlent, ils parlent...
Ils parlent de délinquance,
De violence, de méfiance,
Ils parlent, ils parlent, ils parlent,
Mais ils ne comprennent rien au silence...
Rencontre fugitive, une ombre qui sait dire les mots que nous avons cachés au fond de nous. Elle me dit qu'il faut regarder en bas pour voir ce qu'il y a en haut.
Comme un vent turbulent, ses paroles frôlent mon esprit. L'aube se faufile à travers les nuages et me susurre que ce n'était qu'un rêve trompeur. Mais les paroles de cet inconnu, simple silhouette dans le noir, me trottent encore dans la tête... Je n'arrive pas à l'oublier...
Partir
JOANNA KRÄHENBÜHL
Partir
Loin, loin
Le plus loin possible
Et hurler
Hurler à perdre haleine
Hurler, hurler
Jusqu'à faire trembler la lune
Hurler, hurler...
Hurler à la mort
Pour rester en vie
Et s'abreuver de ce cri,
Jusqu'à étancher sa soif,
Le laisser galoper sur la terre
Ivre de folie
Oui,
Je veux hurler à la face du monde
Et la voir pâlir devant la vérité
Je veux hurler la bêtise des hommes
Et crier, crier pour que vous m'écoutiez
Crier pour couvrir le bruit de vos silences
Oui,
Je vais hurler et crier
Jusqu'à ce que mon corps se vide
Et qu'il s'effondre
Et alors
Alors peut-être comprendrez-vous!
Biographies
Biographies

Jehanne Carnal est née le 15 décembre 1978 à Moutier. Elle habite Malleray et étudie actuellement le français, l'histoire de l'art et l'ethnologie à l'Université de Neuchâtel. Elle se consacre à la poésie et à la nouvelle pour: «redécouvrir les mots et les rythmer à ma manière».

Eric Sandmeier pratique la photographie et l'écriture après une carrière d'enseignant au Gymnase de Bienne. Plusieurs expositions et parutions poétiques ponctuent ce travail créatif. Depuis peu, Eric Sandmeier se lance dans l'art de la nouvelle.

Biographies
Biographies

Bastien Dalla Piazza est né à Berne le 17 avril 1981 et a passé son enfance à Courtelary, dans le vallon de Saint-Imier. Il étudie actuellement au Gymnase français de Bienne où il termine sa formation pour le baccalauréat. Au fil de ces études, la musique et bientôt l'écriture s'imposent à lui comme moyen d'expression privilégiés.

Adriana Anguelov est née le 1er avril 1976 à Plovdiv (-Bulgarie-), puis sa famille s'installe en Suisse. En 1992, elle commence ses études de piano classique et de théorie musicale dans la classe professionnelle du Conservatoire de Bienne. Après cette formation artistique, elle entre à l'Ecole supérieure de commerce de La Neuveville où elle obtient un diplôme CFC. Elle étudie actuellement à l'Ecole des technologies musicales de Genève.

Luc Walpoth est né le 19 décembre 1981. Il fréquente le Gymnase français de Bienne.

Fabienne Bartel est née en Allemagne le 14 janvier 1982. Elle a suivi sa scolarité à Bienne et fréquente actuellement le Gymnase français de cette ville où elle est en troisième année de la section scientifique. Attirée par l'écriture, ses préférences littéraires vont à la littérature sud-américaine et au théâtre contemporain.

Joanna Krähenbühl est née le 18 avril 1981. Elle suit les cours du Gymnase français de Bienne en section scientifique et se destine à la médecine. La lecture ne la laisse pourtant pas indifférente et elle porte un intérêt particulier à la littérature russe, au théâtre et à la poésie.
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