REVUE N° 55
Cinéma
     
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  • Sommaire
Hervé Dumont, directeur de la Cinémathèque suisse Avant-propos
Eric Sandmeier Promenade dans la Cinécollection William Piasio Au Musée Neuhaus à Bienne
Intervalles Préambule
Collectif Les premières images animées en Suisse
Roland Cosandey Edison à Bienne, 1895
Roland Cosandey Images de la guerre russo-japonaise
Jacques Lefert «Autour du lac de Bienne»
Roland Cosandey Mais où sont nos films naturistes des années 30?
Arthur Lory, traduction Renaud Moeschler Le clou du spectacle: les images animées
Rose-Marie Schmitter Le cinéma de La Neuveville
Roger Sassi / Véronique Bärfuss A vous, mes amies
Odile Brenzikofer Jaques Dutoit, homme de sens
Odile Brenzikofer Les salles urbaines, une liberté conditionnelle?
Alexandre Blanc et Marco Bakker Transformation du cinéma Royal à Tavannes
Françoise Beeler Eloge de la différence, Espace Noir à Saint-Imier
Sylvie Moeschler-Zaffaroni Regard en coulisse, le cinéma de La Neuveville
Christophe Winistorfer Le Cinoche, le cinéma de Moutier
Véronique Bärfuss Action-Culture à Malleray-Bévilard
Véronique Bärfuss Vers une collaboration régionale Tavannes - Tramelan
©Intervalles
N° 55  Cinéma
Titre
Auteur
texte
Avant-propos
Hervé Dumont, directeur de la Cinémathèque suisse
La rédaction d'une préface pour ce numéro spécial consacré au cinéma dans l'arc jurassien, et à Bienne en particulier, est pour moi une sorte de retour aux sources. D'une part grâce à à la programmation de raretés cinématographiques récemment restaurées ou sauvegardées par la Cinémathèque suisse, histoire de rappeler qu'un des tout premiers exploitants de cinéma dans notre pays, Georges Hipleh-Walt, était un Biennois. D'autre part, en raison de mon propre passé.
Il y a quarante-quatre ans, j'étais un jeune écolier du Progymnase de Bienne, déjà fasciné par le cinéma que divers séjours à l'étranger m'avaient permis de découvrir (en Suisse, les salles obscures étaient alors interdites aux moins de 16 ans, les saynètes de Heidi et de Disney exceptées). Garçonnet incorrigiblement rêveur, la tête pleine d'images de Gene Kelly en D'Artagnan livrant la troublante Lana Turner - alias Milady - à la hache du bourreau, ou de Jack Palance en sanguinaire Attila, je découvris sur le chemin de l'école (encore perchée sur la rue des Alpes) un bien curieux album de photos. Il était entassé parmi une pelletée de vieux documents dans la poubelle d'un garage désaffecté, aux abords du Pasquart. Le livre contenait de superbes photographies brunies, très vieilles mais étonnamment nettes. On y découvrait des Mongols à cheval, des yourtes, et, surtout, surtout, quelques scènes épatantes qui allaient faire frémir d'horreur tous mes camarades de classe: des décapitations de prisonniers, sans trucages «gore». Des images «interdites», crues, surgies d'un autre monde, presque d'un autre siècle, véritable pavé dans la mare des sages années cinquante, une provocation dans l'univers pasteurisé de notre petite adolescence. Les photos firent le tour de l'école.
Puis, bien des décennies et déménagements plus tard, ayant retrouvé cet objet de fantasmes juvéniles dans une malle à Lausanne, je finis par le confier au responsable de l'iconographie à la Cinémathèque suisse. J'étais loin de me douter que l'album en question était une rareté absolue, ne subsistant qu'à trois exemplaires au monde, et que, l'ayant identifié, Roland Cosandey allait y consacrer de savants paragraphes. Intitulé Le Bioscope avec l'Armée Russe en Mandchourie, l'ouvrage illustrait en effet des épisodes de la guerre russo-japonaise de 1904; l'Américain George Rogers était l'auteur aussi bien des photos que des reportages cinématographiques correspondants que le forain Hipleh-Walt projetait jadis dans le Seeland. Bref, j'avais agi en conservateur malgré moi, mises à part trois photos d'exécutions capitales qu'un camarade envieux m'avait subtilisées! J'étais encore plus loin de penser que j'allais un jour être appelé à succéder au Grand Timonier du Musée national du cinéma à la tête de cette même Cinémathèque où je passais, déjà, des journées entières à faire des recherches pour mes livres. Chargé, désormais, de conserver en connaissance de cause tout ce qui a trait à notre histoire et à notre culture audiovisuelles, il m'arrive parfois de rêver aux autres trésors d'Hipleh-Walt que contenait peut-être la poubelle miraculeuse du Pasquart, et que le bambin que j'étais abandonna à leur triste sort. Je me rassérène en pensant au sort de la bibliothèque d'Alexandrie...
Promenade dans la Cinécollection William Piasio Au Musée Neuhaus à Bienne
Eric Sandmeier
Il appartenait à la ville qui fut appelée Bienne, Ville de l'Avenir, d'offrir un jour en Suisse la seule exposition permanente consacrée au cinéma. Le passé immédiat et la tradition de la ville reflètent de nombreuses caractéristiques liées à sa contemporanéité si particulière. Le cinéma et tout ce qui touche à l'image animée sont certainement la marque la plus évidente d'un segment de cette modernité.
William Piasio et la Cinécollection qu'il a créée, ainsi que tous ceux qui ont contribué à la création des centres muséographiques récents de Bienne, participent aussi de cet esprit.
Un rapide survol de Bienne montrerait qu'elle est depuis peu située à une croisée qui lui permet de devenir une ville dont l'identité commence à s'inscrire dans un passé de plus en plus mis en valeur.
A l'est, de grandes friches industrielles attendent des destinées urbaines nouvelles après que des industries importantes ont disparu. A l'ouest, juste au-delà des nouveaux quartiers qui furent construits hors les murs, une naissance plus qu'une renaissance culturelle est en passe d'être réalisée. Le point de rencontre de la Promenade de la Suze et du Pasquart est devenu un carrefour tout près duquel s'élèvent le nouveau Musée Neuhaus, le légendaire Musée Schwab restauré et le Centre PasquART bientôt sous toit.
Les façades illuminées du Musée Neuhaus, son cadre fait de passerelles, de fontaines et de jardins ont complètement métamorphosé les avenues arborisées qui conduisent au lac dont Ramuz disait, lui qui ne connaissait pas encore les ravages de la circulation automobile, que les Biennois en avaient peur puisqu'ils avaient permis que son accès soit barré par deux viaducs.
La maison Neuhaus et la longue fabrique d'indiennes ainsi que toutes les propriétés environnantes ont été cédées à la Ville de Bienne par la dernière héritière de la famille de Karl Neuhaus. Elles sont devenues un centre culturel multiple. On y trouve un appartement bourgeois du XIXe siècle. Il côtoie un petit musée industriel. D'autres salles contiennent des oeuvres des peintres Robert, dont les aquarelles groupées sous le titre de Flore et Faune. S'ajoutent encore la collection des frères Walser et un choix important d'illustrations et de textes se rapportant à Ramuz. Ces ensembles sont dus à des donateurs privés. Les autorités ont compris l'importance de leur mise en valeur. Toutes représentent autant de facettes qui remodèlent complètement l'identité biennoise.
La Cinécollection William Piasio, acquise par la Ville en 1988 et prêtée au Musée Neuhaus, constitue le volet le plus moderne de cet établissement. Elle a été rassemblée avec passion par ce grand amateur de cinéma. Le parcours qu'il nous propose présente environ 1300 pièces, dont plusieurs sont extrêmement rares. Elles recouvrent une période qui s'étend de 1560 à 1950.
Préambule
Intervalles
Cette parution est le fruit d'une collaboration, sur le plan des idées comme des contenus, qui se concrétise par des contributions en provenance d'horizons très divers: l'historien du cinéma côtoie le spectateur passé ou moderne; de même, le projectionniste, le journaliste, le critique, le créateur, le propriétaire de salles, l'animateur de cinéma associatif proposent autant de regards qui enrichissent ce que nous savons de ce phénomène qu'est le cinéma, à la fois familier et peu connu.
Une telle diversité nous convient car c'est une occasion que nous ne voulions pas manquer de réhabiliter l'amateurisme. L'activité historienne ne cessera pas d'être menée en grande partie par des amateurs ou en amateur: cette production intellectuelle - le plus souvent menée en solitaire - relève largement d'un activisme cultu-rel et du bénévolat, au mieux d'une sorte de marché gris.
Si les recherches peuvent paraître isolées, le confinement territorial doit être abordé comme une chance d'ouverture, plutôt que matière à auto-contemplation ou célébration. Ouverture offerte aux autres sur ce qui fait la singularité «d'ici»: l'entreprise du Biennois Hipleh-Walt, la Cinécollection Piasio; ouverture sur les autres aussi, en proposant notre pierre à l'édification de ce qui ne prend sens que perçu dans une perpective plus large et selon des problématiques plus générales: les premières projections, le spectacle cinématographique comme pratique socio-culturelle, l'usage du cinéma par le mouvement naturiste...
Le développement des études cinématographiques suisses durant la décennie qui s'achève permet d'assurer l'une et l'autre de ces ouvertures, grâce aux pistes ouvertes, aux questions posées, aux jalons établis. A notre échelle, les choix que nous avons cru bon de faire devraient inscrire ce numéro d'Intervalles dans une double série: celle des cahiers culturels et historiques de notre revue, d'une part, et celle, d'autre part, que commencent à constituer les quelques publications collectives consacrées à l'histoire du cinéma en Suisse: Equinoxe (1992/7), Musée neuchâtelois (1995/4), Revue historique vaudoise (1996) et Cinéma suisse, un recueil d'études à paraître sous la direction de François Albèra et Maria Tortajada, à l'enseigne de l'Université de Lausanne.
On fera un jour l'histoire des forains suisses et du rôle que joua Georges Hipleh-Walt (1857-1940) au moment de l'introduction du «métier» cinématographique, par quoi il faut non seulement entendre l'exhibition d'images animées, mais aussi la production d'une partie du répertoire: Fêtes cantonales de gymnastique, manoeuvres de l'armée suisse, Fêtes des vignerons de 1905, etc. Et l'histoire de l'exploitation sédentaire, à partir de 1907/08, ne saurait se faire sans le même Hipleh-Walt, ni la suite sans son fils Georges (1886-1961), installé à Montreux et éditeur d'une des deux revues corporatives des années 20, Schweizer Cinéma Suisse. Mais cette histoire, dont quelques éléments émergent ici ou là, ne pourra prendre forme sans une recherche approfondie qui échappe à notre rayon d'action.
Les premières images animées en Suisse
Collectif
Une chronologie remaniée et augmentée (1895-1896)


Une vision nouvelle

Les deux tableaux qui suivent rassemblent le résultat de recherches menées séparément par une douzaine de personnes qui ont accepté, à notre instigation, de mettre en commun leur travail. Ils furent publiés sous une première version dans la revue Equinoxe (Lausanne), N° 7, printemps 1992. Le tableau des projections cinématographiques comptait alors vingt-sept séries, aujourd'hui on en dénombre trois.
Le relevé établi en 1992 permettait de prévoir une augmentation des données. Il suffisait en effet que les agglomérations de même importance qui n'avaient pas encore fait l'objet d'une recherche soient abordées à leur tour. Ce qui a été fait aujourd'hui pour Bienne, Bellinzone, Locarno et Lugano.
Cette abondance mérite quelques commentaires. Elle bouleverse de façon définitive l'image communément admise de l'arrivée du cinéma en Suisse selon laquelle, à part les séances du Palais des Fées durant l'Exposition nationale de Genève, les projections furent exceptionnelles, sinon inexistantes, en 1896, et qu'elles ne commencèrent sporadiquement que l'année suivante.
La seule lecture du premier volume de l'Histoire générale du cinéma de Georges Sadoul (1946) aurait dû pourtant inciter à la prudence: pour 1896, l'hypothèse de la rareté était la moins plausible. Elle reposait en fait sur un préjugé (le présumé «conservatisme culturel» de la Suisse) et sur le dépouillement pour le moins lacunaire d'une source pourtant à la portée de n'importe quel collationneur attentif, la riche presse quotidienne du pays.
L'idée controuvée que les frères Lumière avaient non seulement été les premiers, mais encore les seuls à présenter l'«invention» au monde joua certainement un rôle inhibiteur, une fois leur présence établie. Chose aisée en Suisse comme ailleurs, puisqu'elle fut liée à une circonstance de grande visibilité, l'Exposition de 1896, même si c'était dans les marges non officielles de son champ de foire. On ne prête aussi qu'aux riches: jusqu'en 1995, aucun film antérieur à 1900 qui fût lié à la Suisse soit pour y avoir été montré, soit pour y avoir été réalisé, n'avait été matériellement repéré, sauf les vues Lumière1.
Cela dit, il est vrai que nous n'imaginions pas l'ampleur du phénomène. Un rapide survol du tableau permet de constater que la deuxième moitié de l'année 1896 présente une succession quasi ininterrompue de projections, outre les séances permanentes données de mai à octobre au Parc de Plaisance de l'Exposition par François-Henri Lavanchy-Clarke (1848-1922), concessionnaire du Cinématographe Lumière et importateur du savon Sunlight pour la Suisse. L'écho qui fut fait à cette attraction du Palais des Fées par chaque journal relatant la visite de l'Exposition fut certainement un facteur publicitaire dont profita tout cinématographe - nous passons ainsi du nom déposé à la dénomination générique, si vite devenu commune.
Edison à Bienne, 1895
Roland Cosandey
Chronique d'une image

Une rareté

Le document en page 37 de ce cahier est des plus rares. C'est la seule photographie connue d'un local aménagé pour l'exhibition payante des inventions d'Edison en Suisse. Nous sommes en 1895, à Bienne très certainement, si l'on se fonde sur quatre éléments convergents: une réclame en français et en allemand, l'annonce de chants exécutés par un certain Pfister de Bienne (Das Schwitzerhüsli, Das Brienzerbürli, et autres morceaux), le tampon du photographe, Louis Armand Maire, et l'existence du document à la Cinécollection Piasio du Musée Neuhaus.
Casimir Sivan, le montreur de ces appareils sonores (phonographe), visuels (Kinétoscope, à visionnement individuel) et audiovisuels (Kinétophone, combinant les deux précédents), fait partie des noms récemment venus au jour grâce au renouvellement de la recherche sur les débuts du cinéma en Suisse. Le musée George Eastman House, à Rochester, conserve une caméra et un projecteur issus d'un brevet suisse déposé par Sivan et Dalphin en 1896, ainsi que deux films de la même année. A la Cinémathèque suisse, un troisième film a été identifié et sauvegardé en même temps que les autres. 1896, ce fut l'année des premières projections cinématographiques dans notre pays.
L'horloger genevois Casimir Sivan (1850-1916), était l'«agent pour la Suisse [de] la dernière et la plus merveilleuse invention de Th. A. Edison». C'est du moins ce qu'affirme la grande affiche visible à droite dans la vitrine, au-dessus du portrait photographique de l'inventeur américain. La Cinémathèque suisse à Lausanne et le Museum für Gestaltung à Zurich conservent chacun un original de cette affiche anonyme qui représente une jeune dame distinguée penchant son visage pris dans une fine gaze transparente au-dessus d'un meuble de Kinétoscope orné de moulures. A l'arrière-plan, découpés en silhouette, cinq dandys lui font comme une frise de chevaliers servants mondains.
L'exclusivité dont se réclamait Sivan pour la Suisse était-elle contractuelle ou faut-il y voir une manière abusive d'asseoir une volonté de monopole? En tout cas, s'il présente «ses» appareils à Genève (18 mars - 20 avril), à La Chaux-de-Fonds (5 - 20 mai), à Neuchâtel (8 -13 juin), il n'est pas certain qu'il le fit à Lausanne (dès le 8 mars), ni à Fribourg (dès le 20 mai), et encore moins à Zurich (dès le 13 juin). Il est fort possible aussi que la concurrence disposait, ici comme ailleurs en Europe, de contrefaçons du modèle d'Edison, qui n'y était pas protégé légalement. Saura-t-on un jour si Sainte-Croix ne fut pas mêlé à cette multiplication de la «merveilleuse invention» de celui qu'on appelait le «sorcier de Menlo Park»?
Images de la guerre russo-japonaise
Roland Cosandey
G. Rogers à Moukden et G. Hipleh-Walt à Bienne



C'est un très rare album relié, qui porte comme titre Le Bioscope avec l'Armée Russe en Mandchourie. Non paginé, il compte quarante pages. A l'origine, il contenait septante reproductions photographiques, presque toutes au format 9 x 14,3 cm, la dimension d'une carte postale. Trois d'entre elles ont disparu, mais leur légende, typographiée comme toutes les autres, permet d'en imaginer le contenu: «Exécution d'un koungouse [sic]», «Le bourreau et la foule de curieux», «Le condamné est débarrassé du [sic] cangue».
Le fac-similé de la traduction française légalisée d'un laisser-passer clôt le volume. On y lit que le Commissaire militaire de Moukden certifie en date du 18 avril 1904 que «M. Georges [sic] Rogers, sujet américain, cinématographiste, correspondant du journal La Liberté [...] est autorisé à traverser librement toutes les portes de la Ville de Moukhden [sic]». Une dédicace manuscrite est inscrite au verso de la couverture: «Herrn Hipleh Walt zum Andenken von [...] Rogers».
Le tampon du donateur (Hervé Dumont, Pully) figure sur la même page. Ce document exceptionnel appartient aujourd'hui à la collection photographique de la Cinémathèque suisse. Il y fut déposé avant que son propriétaire ne succédât à Freddy Buache. Un second exemplaire se trouve à New York, aux archives Bakhmetoff de Columbia University, nous a appris un historien anglais, Stephen Bottomore2. Nous en avons découvert un troisième au printemps 1999, à Cannes, dans la bibliothèque de François-Henri Lavanchy-Clarke (1848-1922), importateur du savon Sunlight et concessionnaire du Cinématographe Lumière en Suisse en 1896. Il n'y manque aucune épreuve, mais l'exemplaire n'est pas de toute première fraîcheur, comme disent les catalogues de vente d'ouvrage précieux.


Un monde à portée de main

Dans le premier volet de son étude sur les débuts du spectacle cinématographique dans le canton de Neuchâtel, Caroline Neeser illustre son propos par la reproduction d'une publicité que fit paraître L'Impartial, un quotidien de La Chaux-de-Fonds, le 16 avril 1905. De passage dans cette ville horlogère de quelque 36 000 habitants, le Salon-Cinématographique du tourneur biennois Georges Hipleh-Walt (1857-1940) annonce une série de «Tableaux authentiques du Théâtre de la guerre russo-japonaise». A son répertoire figurent aussi L'Exposition agricole suisse à Frauenfeld (1903), Le cortège Fritschi à Lucerne 1905 (il s'agit du carnaval), Les manoeuvres du 3e corps d'armée en 1904 ou encore une Damnation de Faust.
«Autour du lac de Bienne»
Jacques Lefert
Film retrouvé


L'histoire du cinéma se fait, comme toute autre, par le hasard des trouvailles, par les à-coups des informations parfois sûres, souvent incomplètes. Il faut tenter des hypothèses, puis avoir recours au minutieux travail de vérification, de recoupement, de déductions. Il faut aussi avoir la modestie et l'honnêteté d'apporter des corrections chaque fois que de nouvelles découvertes permettent de poursuivre cette patiente oeuvre d'élaboration de la connaissance.
Le film, trouvé par Jacques Lefert en 1979 dans une cave, est tout à fait représentatif de cette démarche tâtonnante. Fait plus rare, le travail de renaissance effectué par Jacques Lefert sera double, puisque ce film des années 30 connaîtra une deuxième existence par sa projection à plus de 120 reprises. Nous avons donc le plaisir de reproduire ici le texte paru dans les Nouvelles Annales biennoises en 1979, ainsi que les corrections qu'il put y apporter par la suite et qui sont, elles, inédites.


«Rund um den Bielersee» ou la découverte d'un vieux film sur Bienne

La cave de la Maison Bloesch recèle un certain nombre d'archives qui n'ont pas encore trouvé place ailleurs. Il m'arrive d'y fureter, d'y chercher une vieille carte de la ville, un vieux journal ou tout simplement quelque chose qui m'apprendra un peu plus du passé de cette ville dont mes papiers disent depuis un an que je suis «originaire».
Il en était ainsi au début de l'année 1979, lorsque j'y découvris par hasard, sous un tas de papiers, deux grandes bobines de film portant le titre énigmatique de «Rund um den Bielersee», sans autre indication. Ma curiosité piquée au vif, ayant de toute évidence affaire à des bobines datant déjà (l'écriture sur l'étiquette trahissait un âge certain), je me mis en devoir de trouver quelqu'un qui aurait eu connaissance de ce film. Sans grand résultat et il semblait bien qu'à peu de choses près l'origine de cette pellicule se perdait dans la nuit des temps.

Mais où sont nos films naturistes des années 30?
Roland Cosandey
Avis de recherche

Il y a ces deux publications, plus exactement la première livraison de la quatrième année d'un périodique (1932, N° 1) et une brochure de même provenance, au même format, dont l'édition peut être située vers avril-juin 1932.
Ce sont les mêmes deux jeunes filles enlacées qui rient aux éclats sur les deux couvertures, l'une blonde, l'autre brune. On les voit en contre-plongée depuis le nombril et leur tête aux cheveux taillés court se détache dans un ciel que l'on devine radieux. Elles sont joyeuses d'être nues et certainement fort hâlées.
La typographie - ou devrait-on écrire tipografi? - donne la clé de cette nudité franche et innocente: elle a été réformée de la majuscule.
Revue et édition portent le même nom, die neue zeit. C'est aussi une librairie, laupenstrasse 3, bern, émanation du mouvement nudiste suisse ou nacktbadebewegung in der schweiz.


nacktheit ist sittlich!

Deux jeunes filles nues, si innocemment nues soient-elles, ça attire l'oeil (essayez de feuilleter ces documents historiques dans le train...).1 C'est bien pour cela que ces publications sont entre nos mains, et pour une raison moins frivole: quelqu'un les ayant répérées parce qu'il s'agit de photographie et que les vieux nus («Akt-Bilder») sont plus intéressants, pour certains, que les nus de fraîche date, ce quelqu'un s'est avisé que ces images illustraient l'existence d'un film, qu'il se pourrait bien que ce film fût suisse, et qu'il montrait, tout suisse qu'il pouvait être, des corps d'hommes, de femmes et d'enfants, des corps en liberté.
«50 vues de nudité tirées du film la marche au soleil», «50 akt-bilder aus dem film lachendes leben», annonce le titre bilingue de la brochure, qui contient effectivement cinquante reproductions organisées en une mise en page inspirée par la succession des images sur un rouleau de pellicule, privilégiant la série et les phases du mouvement.
Nus posés, mouvements libres ou expressifs (comme la prière au soleil), exercices sportifs collectifs ou individuels, danse: les genres canoniques de l'activité de la Körperkultur, tels que la photographie en avait défini la juste représentation, sont déclinés dans ces huit pages.2
Le clou du spectacle: les images animées
Arthur Lory, traduction Renaud Moeschler
Quand Hipleh-Walt, de la vénérable confrérie des forains, dressait sa tente sur la Viehmarktplatz, nous nagions encore dans l'insouciance enfantine des choses de la vie. Sans cesse en quête de tout et de rien, toujours trop petits à nos yeux, éternellement curieux, nous nous tenions devant la baraque mystérieuse en nous cassant la tête pour comprendre par quel tour de magie on pouvait donner vie à des images sur une toile nue.
«J'y suis!» s'exclama Pierre d'une voix à deux doigts de dérailler et couvrant le bruit des orgues de Barbarie, tambours, cloches et autres crieurs. Du coup, les figurines rococo de l'orgue de la baraque, qui s'agitaient en rythme comme des marionnettes drolatiques sur l'ouverture de Poètes et Paysans, avaient perdu de leur mystère. Et, sur les talons de Pierre, nous courûmes derrière la tente où une machine à vapeur haletait. «Ce ruban, là», cria Pierre à bout de souffle en attirant notre attention sur la courroie de transmission, «ce ruban transmet les images à toute vitesse contre la toile».
Sur ces entrefaites, nous nous approchâmes lentement du monstre haletant. On regarda, fouina, pour finir par en savoir encore moins qu'avant, pas la moindre idée. «Car», finissions-nous par nous dire, «si ces images arrivent sur la toile, on devrait les voir sur la courroie de transmission. Et là, on n'y voit rien.» - «Peut-être que la toile n'est en fait qu'un rideau transparent derrière lequel se cachent des personnes qui jouent leur rôle», asséna Hans pas peu fier. «Entrons pour voir. En y regardant de près, on trouvera bien l'arnaque. Tout ce qu'on montre dans ces baraques, c'est de l'arnaque, de la pure arnaque! Même la sirène n'est pas vraie. Je l'ai vue l'autre jour dans la roulotte, et elle n'avait ni nageoires ni écailles, mais des jambes tout à fait normales. Elle jouait avec le chien et grignotait un «Pfaffenmocken». Les sirènes, ça ne mange pas de «Pfaffenmocken», seulement des crevettes et du poisson.» Nous sommes donc entrés. Madame Hipleh nous avait à l'oeil - non sans raison - pendant que nous défaisions le noeud de notre mouchoir pour sortir nos sous. Comme je n'avais plus que vingt centimes, j'ai laissé passer les autres en faisant semblant d'avoir perdu une pièce. Alors, discret comme printemps en Suisse et rapide comme l'éclair, je me suis glissé dans la tente pour m'y fondre parmi les spectateurs.
Le film faisait la part belle à Max Linder, qui affrontait les situations les plus périlleuses. A un certain moment, il fut forcé d'escalader une façade de huit étages et de se sauver par les toits parce que la police, armée de matraques, l'attendait en bas. Bien sûr qu'on était à fond pour Linder, et on respira mieux quand il réussit à se faufiler dans une mansarde pour se glisser sous le lit. Mais comment décrire notre horreur quand se dressa soudainement sur le lit la silhouette à peine humaine d'une abominable vieille fille qui, effrayée par le bruit, tira un puissant revolver de sous son oreiller en lançant des regards terrifiants en direction de la porte. Alors, dans un soupir de soulagement, nous vîmes que, même dans cette situation de danger mortel, Linder était à la hauteur: au moment où la vieille chouette était en train de quitter son lit, Linder lui chatouilla la plante des pieds de l'index, et la vieille fille, le cheveu en bataille, se rua hors de la chambre dans un cri. Et notre héros de sortir de sa cachette et de verrouiller la porte de la mansarde...
Le cinéma de La Neuveville
Rose-Marie Schmitter
Mémoires d'une spectatrice


Je dois avoir quatre ou cinq ans. Ma tante entre en coup de vent dans la cuisine où nous finissons seulement de souper.
- Gertrude, tu viens avec moi au ciné ce soir... C'est un parlant avec Tino Rossi.
- Je sais pas, dit ma mère... la vaisselle...
- Allez, je t'aide.
- Vas-y, encourage mon père, j'ai une commission municipale ce soir.
- Mais... les enfants!
- T'en fais pas. Antoine fait le ciné pour eux dans la remise. On met le petit au lit, toi, Rose-Marie, tu peux déjà y aller.
Je ne me le fais pas dire deux fois...
Antoine, le grand cousin, apprenti photographe chez Aquadro, est en train d'installer l'écran. La Tanti descend quelques chaises et un fauteuil en osier pour la Grand'mère. Doudi, le petit cousin, remonte le gramo, change l'aiguille et essaie un disque de jazz. Les enfants du Faubourg arrivent petit à petit au son des braillements de Cab Calloway. On éteint tout: ça commence.
Charlot se fait écraser, sans dommage apparent, derrière un lit rabattable. Il met des patins à roulettes et descend un escalier, fait tomber sa glace dans le décolleté d'une grosse dame, se jette à l'eau pour sauver une famille, mais, ne sachant pas nager, c'est lui qu'on sauve.
On rit aux larmes, Cab Calloway a laissé la place à un trompettiste. Lumière. Conversation. Doudi change l'aiguille.
Sur l'écran apparaît un jeune homme à lunettes qui ressemble à un étudiant suisse allemand de l'école de commerce. Il se promène sur un entrelacs de poutrelles au-dessus de New-York, manque de tomber, se rattrape, glisse et finit pendu aux aiguilles d'une monumentale horloge.
La séance se termine par l'histoire d'un garçon et d'un âne qui rue, avec conviction, dans le tapis confié au jeune homme pour qu'il le bâte.
C'est fini. Je traverse la rue avec une voisine et rentre à la maison. Mon père est de retour, il fait des mots croisés en écoutant la radio. Ça ne dérange pas mon petit frère qui dort dans son berceau. Ma mère et la tante Jeanne montent l'escalier en chantant Marinella. Je vais me coucher. Je dors, je rêve: Charlot joue de la trompette dans les oreilles d'Harold Lloyd pendant que l'âne brait Cab Calloway.
Ma mère et ma tante Jeanne ont une amie avec qui elles ont travaillé à la fabrique d'ébauches quand elles étaient célibataires et qu'elles chantaient ensemble à la chorale L'Echo du Lac.
A vous, mes amies
Roger Sassi / Véronique Bärfuss
Roger Sassi est né à Tavannes en août 1931. Il fut mécanicien de précision pendant vingt ans dans l'horlogerie à Reconvilier, puis à Bienne et à Bévilard. Il vécut à Tavannes pendant plus de cinquante ans et, de 1958 à 1985, projeta la plupart des films au cinéma Royal, en collaboration avec M. Turrel qui le forma. Il avoue qu'il n'aurait jamais quitté ce village en 1986 si le Royal, sa deuxième maison, n'avait pas fermé ses portes une année auparavant. Roger Sassi continua à projeter les films présentés par le Groupe Cinéma jusqu'en juin 1998, date du début de la rénovation du bâtiment du Royal.

26 juin 1998... fin de la projection du dernier film dans l'ancienne salle du cinéma Royal de Tavannes.
Une page vient de se tourner ce soir. Pour la dernière fois, le rideau rouge est tombé et vous, mes vieilles amies essoufflées par plus de quarante ans de service, vous vous êtes arrêtées. Nous avons terminé en beauté: la salle était comble pour Titanic, le dernier film que je projetterai dans cet ancien bâtiment. Et dire que le premier film que j'ai vu de cette cabine s'appelait La Bataille du Rio de la Plata1 et racontait un combat naval! Ma carrière a vraiment été une histoire d'eau! Etranges tout de même, les coïncidences. Ça me rappelle le premier film que mon fils a projeté après que je l'ai formé: N'oublie pas ton père au vestiaire! 2 Je ne me souviens plus très bien du film; en tout cas, le titre évoquait assez bien mes craintes, mais pas ma fiertépaternelle!
Une salle comble ce soir, comme à mes débuts en 58, lorsque nous projetions Ben Hur3, Si Versailles m'était conté4 ou encore tous les grands classiques français avec Jean Gabin. A Tavannes, nous nous étions spécialisés dans les films français et italiens. Quand on s'appelle Tirzio Francescoli et que l'on possède un cinéma, il est naturel de donner la préférence à des films européens! Bien sûr, Hollywood et ses stars étaient là aussi, mais le spécialiste des films américains, c'était Bévilard. La salle était souvent tellement pleine quand nous passions les grands classiques de l'époque que nous devions ajouter une centaine de chaises dans les couloirs, et qu'il y avait même des passionnés pour s'asseoir sur les escaliers qui menaient à la galerie. Plus de six cents spectateurs se sont serrés dans cette salle pour participer à la magie du septième art. Ils devaient arriver tôt s'ils voulaient des sièges rembourrés. Les gens de Tavannes se précipitaient déjà à sept heures dix, cinquante minutes avant la projection, pour choisir leurs places avant l'arrivée du train de la vallée. Car ensuite c'était la ruée: un défilé continu se déployait de la gare au cinéma; certains couraient même pour obtenir les meilleures places ou les meilleur marché! Toute la vallée se déplaçait. Et les gens ne venaient pas seulement voir les grands classiques. Ils se déplaçaient même pour les navets, et il y en avait. Quand je pense au film Les Dix Commandements5... Voilà un film daté, récité, avec des effets spéciaux totalement ratés si on les compare à ceux d'aujourd'hui. Et je ne parle pas de la mauvaise qualité technique des films: il fallait gratter, contrôler, coller, recoller, bricoler et ça cassait encore après tout ça. Pourtant à l'époque, les gens se bousculaient, la salle était comble et on devait offrir des séances spéciales. Car il faut dire qu'à part la fête de la société de gym et la fanfare, nous n'avions pas beaucoup de distractions.
Jaques Dutoit, homme de sens
Odile Brenzikofer
Rares sont les habitants francophones de cette ville qui n'ont pas eu l'occasion de rencontrer Jaques Dutoit à l'un ou l'autre des multiples rendez-vous qu'il proposait autour du cinéma. Qu'on en juge un peu: ce Vaudois s'est installé à Bienne au moment de sa nomination comme professeur de grec et de latin au Gymnase français en 1961, charge qu'il conservera jusqu'en 1996. Il a été, au-delà d'un enseignant apprécié, l'initiateur passionné de générations d'étudiants au langage du septième art, le conseiller artistique et technique pour une quinzaine de films super-8 tournés par des étudiants, l'animateur de nombreux week-ends consacrés à des projections de cinéma expérimental. A les entendre, cet engagement a joué un rôle déterminant dans la vocation de plusieurs de ses élèves devenus cinéastes, vidéastes, comédiens, metteurs en scène ou journalistes. Lui-même s'adonne à la création et réalise cinq films1 projetés autant à Bienne et en Suisse qu'en France.
Ses activités ont largement débordé le cadre de l'école: il fut l'un des principaux programmateurs de la Guilde du Film, il rédigea les fiches francophones de Eglise et Cinéma. Il fut membre de Filmpodium dont il participa à la programmation depuis sa fondation et durant dix ans. Il appartint aussi au groupe qui mit sur pied le Festival du Film français.
Autre facette de cette infatigable énergie, il est également critique de cinéma au Journal du Jura, seule activité biennoise qu'il a conservée jusqu'ici.
Pour être complet, il faut encore rappeler que Jaques Dutoit témoigne du même engagement à l'égard du théâtre à travers des cours, des mises en scène, les invitations de nombreuses troupes de renom en tant que membre du comité des Kulturtäter. En 1990, il recevait de la ville de Bienne une distinction récompensant «des mérites exceptionnels dans le domaine de la culture». Aujourd'hui, retraité de sa profession d'enseignant, il vit à Paris où il est toujours aussi actif, mais dans le domaine de la création uniquement, tant théâtrale que cinématographique.
Que reste-t-il alors de cette longue parenthèse biennoise? «Que Bienne est loin quand on la voit depuis Paris...». Voilà qui pourrait résumer l'état d'esprit de cet homme entièrement tourné vers l'avenir, vers la réalisation de ce qu'il souhaite encore accomplir. Sentiments mitigés pourtant: sans regrets sur son engagement, il s'interroge sur ce qu'il en reste. Comment le combat pour le film de qualité, pour le développement de l'esprit critique, pour l'éveil du désir de créer est-il poursuivi? Il ne perçoit plus une volonté déclarée, rassembleuse sur des projets et des institutions qui font de Bienne une ville dont l'activité autour du cinéma est reconnue, pour combien de temps encore? Pas de rancune, pas de défaitisme pour autant, une distance plutôt. Cette dernière tiendrait, du reste, plus à son évolution personnelle qu'à une responsabilité de la ville de l'Avenir. Enfin en situation de réaliser ses projets de création, il est saisi d'impatience devant ce qu'il veut faire et qu'il aurait peut-être désiré commencer plus tôt.
Les salles urbaines, une liberté conditionnelle?
Odile Brenzikofer
Rencontre avec Vital Epelbaum

Une rencontre avec Vital Epelbaum, c'est une discussion qui prend place à la croisée de plusieurs chemins: géographiquement d'abord, puisque Vital Epelbaum exploite des salles à Bienne et à Neuchâtel et à La Chaux-de-Fonds; pratiquement ensuite, puisque sa politique de gestion allie son goût pour le cinéma aux réalités économiques; il tente l'équilibre difficile entre les propositions des diffuseurs souvent assorties de contraintes assez sévères, ses coups de coeur ou ceux du public. Exigences qui ne sont pas toujours convergentes.
Une solide expérience, un réel bon sens, des intuitions auxquelles il fait confiance à bon escient, voilà peut-être quelques-unes des qualités qui ont permis une réussite reconnue dans un monde où rien n'est jamais acquis et où les succès d'estime s'effacent devant les résultats mesurables...


Les salles de cinéma, une liberté conditionnelle?

Présentées à l'origine par des «tourneurs», c'est-à-dire des forains, les projections de films continuent aujourd'hui à être assimilées aux divertissements de foire et, à ce titre, paient encore, dans la ville de Berne et le canton de Neuchâtel par exemple, des taxes sur le spectacle, contrairement à d'autres entreprises culturelles qui, elles, sont subventionnées. Pour exister, les salles de cinéma doivent donc d'abord être rentables. Leur réussite dépend de plusieurs variables dont la sprincipale est, peut-être, l'interdépendance entre entreprise culturelle et économique, ce qui rend l'exercice fascinant pour Vital Epelbaum.
Après l'effacement des cinémas devant le rouleau compresseur de la télévision dans les années septante, les salles qui ont survécu ont dû effectuer une révolution copernicienne. Elles se sont pratiquement toutes redimensionnées, afin d'offrir une plus grande diversité de films en même temps. Les installations ont également été transformées afin de suivre l'évolution - en cours - des techniques de projection. Le confort des spectateurs a été aussi sensiblement amélioré. L'emplacement géographique est déterminant: il s'agit d'être au centre des villes, à l'exception des quelques tentatives faites pour implanter des complexes de salles à proximité des centres d'achat en périphérie des grandes villes.
Transformation du cinéma Royal à Tavannes
Alexandre Blanc et Marco Bakker
Couches

Les choses sont parfois détournées de leur fonction première. C'est le cas pour le cinéma Royal de Tavannes qui abrite un centre culturel depuis l'automne 1999.
Le Royal n'est pas si ancien mais il a vécu de nombreuses transformations liées à une technologie sans cesse renouvelée, chacune de celles-ci prétendant reformer un tout cohérent et définitif.
Le Royal est l'oeuvre de l'architecte Renck. Il est construit en 1917 pour remplacer le Royal Vio devenu trop petit pour la population ouvrière de la Tavannes Watch Company. On lui a donné une place au milieu du village comme à une cathédrale et sa typologie reprend celle d'une basilique avec abside. La toile de l'écran sur laquelle dansaient les images emmenait les 375 spectateurs dans un autre monde et le pianiste les accompagnait depuis sa fosse d'orchestre. Au sous-sol se trouvait un cabaret sombre qui devait donner un air de grande ville au village assidu.
Le développement de la technique du film a provoqué les premières transformations à partir des années 30 dans la salle jadis décorée en grand style. Un kiosque est construit contre la façade nord et une cellule sanitaire contre la façade sud vers 1940. Cinq transformations se superposeront en couches au cours des décennies. Le bâtiment a fonctionné dignement comme cinéma jusqu'au début des années 70 mais la nouvelle vague et son cinéma intimiste jure alors avec les splendeurs des stucs dorés. Une certaine nostalgie envahit le bâtiment et le public est clairsemé. En 1990, le bâtiment est menacé de démolition et la coopérative Le Royal est fondée pour lui trouver un avenir culturel.
La coopérative entreprend quelques aménagements en 1992 pour pouvoir organiser des manifestations dans l'ancien night-club. Ce principe fonctionnera cinq ans jusqu'à ce que tous les partenaires du centre culturel soient connus. C'est en 1996 qu'un programme est défini et que les recherches de fond commencent pour financer les travaux.
Eloge de la différence, Espace Noir à Saint-Imier
Françoise Beeler
Au commencement était le cinéma Lux.
Les mamans s'arrêtaient devant ses vitrines pour les photos du beau ténébreux Charlton Heston, et les papas pour lorgner sous les jupes de Marilyn. Le mercredi après-midi, des nuées de gamins se pressaient aux films du Fip-Fop Club pour Laurel et Hardy, et pour un chocolat distribué à la sortie.
Quelques années plus tard, on retrouve les papas et mamans scotchés le soir devant un petit écran dans les fauteuils du salon. Les gamins du mercredi après-midi rancardent à 17 heures pour courir voir le «Cinq-à-six des Jeunes». Années télé noir-blanc. Mais ciné couleur. Au Lux, les stars nouvelle vague prennent sans conviction le relais des vamps fardées. Et dès que le petit écran vire à la couleur lui aussi, le grand ne racole plus guère, dans le désert des samedis soir, que des cliques d'ados rigolards qui claquent leur argent de poche pour une séance frileusement porno. Au fronton de l'unique cinéma de Saint-Imier, les néons criards déclinent. Tremblotent comme de vieilles étoiles. Et puis, un soir, s'éteignent pour de bon. Morne remake, en somme, de Cinema Paradiso, histoire mille fois répétée du déclin pitoyable des salles de villages, de quartier, de bourgs. La faute à la programmation exsangue, aux exploitants, aux installations vétustes, à l'effritement du public, à d'autres urgences municipales, tout ce qu'on voudra, toutes les excuses pour ne pas entendre, ni voir, ni admettre qu'on sacrifie à chaque fois un «outil cultu-rel» sur l'autel clinquant, aveuglant, du délire consommateur.
Le Lux, aujourd'hui, est un dépôt de meubles de brocante.


Petite salle, grand public

Donc, le Lux fut, plut, déchut, mourut, mais pas le cinéma! «Post tenebras...», un écran s'allume, un projecteur ronronne, un générique défile sur l'écran de la plus petite salle de Suisse. Et c'est Saint-Imier qui peut s'enorgueillir de la posséder, sinon de la choyer comme elle le mérite. Au sous-sol de son immeuble, rue Francillon, la coopérative Espace Noir exploite (mais quel mot carnassier pour dire ici le dévouement...) ce cinéma de poche avec une obstination de croisés. Une petite équipe de bénévoles se partage le boulot des cinq séances hebdomadaires: programmation, pub, montage du film, caisse, projection, démontage, emballage pour la poste, décomptes, et rebelote. Gab, Urs, Séverine, Barbara, Xavier et quelques rares autres. Ils ont appris le «métier» par curiosité, par goût ou par amour, trois raisons qui ont inévitablement fini par se conjuguer pour qu'ils acceptent de «s'y coller» à tour de rôle le week-end. Ils officient dans un lieu plaisant - 35 fauteuils nichés sous une voûte - qui ferait se pâmer n'importe quel citadin entiché de cinéma d'art et d'essai. Mais ce n'est pas le genre de la maison: réaliste, la petite salle d'Espace Noir programme crânement grand public!
Regard en coulisse, le cinéma de La Neuveville
Sylvie Moeschler-Zaffaroni
Le 24 novembre 1995, La Neuveville a fêté l'inauguration de son nouveau temple de la culture, le Centre des Epancheurs. Quelque quatre années plus tard, le bâtiment reste un joyau dont on fait bon usage, tant pour le cinéma, le théâtre, les conférences, le sport, les lotos ou les débats.

Les travailleurs de l'ombre
1 salle de cinéma mais aussi:
1 concierge - 5 monteurs - 15 projectionnistes - 15 caissières.
Tout cela pour 37 133 spectateurs en 588 séances depuis l'ouverture, soit 63 personnes en moyenne par projection. Un réel succès donc, pour qui connaît les dessous de la gestion d'un cinéma.
En 98, Titanic a totalisé à lui seul 1500 entrées en 10 séances.
En 99, ce sont les films pour enfants (Astérix et Obélix contre César, Mulan, Le Prince d'Egypte) qui ont tenu le haut du panier.
Que de monde pour gérer une association de cinéma! Les grandes tâches administratives sont assurées par un comité restreint tandis qu'une petite fourmilière de personnes bénévoles est prête à monter aux barricades, le week-end venu et un mercredi sur deux, pour les séances «bon film».
Quand on s'installe face au grand écran, bien calé dans son fauteuil de velours, une glace à la main (laissons les pop-corn et le coca au peuple de Star Wars) et les orteils en éventail, s'est-on jamais demandé quel chemin ont parcouru ces kilomètres de bobines avant de défiler sous nos yeux réjouis?
Réponse par le détail... Il était une fois...
Derrière son bureau de bois sombre, le grand programmateur responsable du choix des films lance appels sur appels, envoie fax et e-mails. Quel sera le film du prochain week-end? Le choix proposé par les distributeurs n'est pas toujours aussi vaste qu'on pourrait l'imaginer. L'oeuf de Colomb trouvé, la machine se met en marche. Coup d'oeil au planning. Qui se charge du montage? L'heureux élu, travailleur de l'ombre par excellence, relève le paquet-cadeau à la poste: 2-3 colis contenant les 6-8 bobines du film. Il s'agit de remettre les séquences bout à bout et si possible dans le bon ordre. En quatre ans, il n'y a eu qu'une seule erreur de montage: 2 bobines interverties et le héros, mort sous les balles de l'ennemi, est subitement ressuscité et retrouvé aux côtés de sa femme qu'il embrasse pathétiquement avant de partir au front. Voilà comment on refait l'histoire pour un happy end réconciliateur! Pour la petite histoire cette fois, les spectateurs n'y ont vu que du feu. Désarçonnés sans doute par ces nouveaux films où se mêlent flash-back et temps présent, ils y ont peut-être vu un effet désiré par le réalisateur. Un seul a réagi, mais il connaissait déjà le film.
Le Cinoche, le cinéma de Moutier
Christophe Winistorfer
Pendant de longues années, deux salles de cinéma se sont partagé les faveurs des cinéphiles prévôtois. Mais à Moutier, comme ailleurs, le cinéma a connu ensuite des temps difficiles. Ainsi, le Central a fermé ses portes il y a une vingtaine d'années, puis, au printemps 1990, c'était au tour du Rex de mettre la clé sous le paillasson.
C'est à ce moment-là que s'est créée la Société coopérative du cinéma de Moutier, dans le but d'exploiter une salle de cinéma en Prévôté. Une équipe dynamique, ne connaissant rien au monde du cinéma mais animée d'un véritable amour du septième art, s'est alors mise en quête de fonds, d'un lieu, de matériel pour réouvrir un cinéma.
Racheter le Rex s'est très vite avéré utopique. La coopérative du cinéma de Moutier s'est alors tournée vers les autorités communales, avec lesquelles elle a trouvé une solution viable et satisfaisante. Il fut décidé de transformer un bâtiment scolaire, l'aula de l'école du Clos, en cinéma. Ainsi les cinéphiles et les élèves de l'école se partagent aujourd'hui ce qui est devenu Le Cinoche. Cette salle a ouvert ses portes en novembre 1993 et attire en moyenne 11 000 spectateurs par année. Disposant d'une centaine de places, le Cinoche joue à merveille son rôle d'animation culturelle.
La Coopérative du cinéma de Moutier se compose d'environ 350 membres. Elle ne compte qu'un salarié, le projectionniste, puisque toutes les autres tâches sont exécutées par des bénévoles. Le comité et l'assemblée des actionnaires peuvent s'appuyer sur le travail de trois commissions:
- la commission de programmation, qui choisit les films. En principe, on peut voir deux films par semaine au Cinoche: un film grand public en version française durant le week-end et un film «découverte» en version originale sous-titrée en semaine;
- la commission technique, qui comme son nom l'indique, s'occupe des aspects techniques de la projection et de la salle. A noter que le Cinoche s'est récemment équipé de fauteuils neufs, d'une boucle magnétique pour malentendants (unique dans les cinémas de la région) et d'une rampe d'accès pour les handicapés;
- la commission d'animation, qui organise des événements sortant de l'ordinaire. Elle met sur pied chaque été une soirée africaine en collaboration avec l'association des amitiés Burundi-Suisse, dont le bénéfice est versé à Buhiyusa, une commune burundaise jumelée avec Moutier. Cette commission organise également d'autres manifestations ponctuelles, telles que des concerts (jazz, chansons, etc.) ou des projections (diapositives, 16 mm, vidéo).
Le Cinoche participe depuis sa naissance au circuit des Films du Sud du festival de Fribourg. Il est membre de la Lanterne magique, le ciné-club pour enfants et coopère tous les deux ans à la Quinzaine culturelle prévôtoise.
Action-Culture à Malleray-Bévilard
Véronique Bärfuss
En janvier 1995, sous l'impulsion des autorités de Malleray-Bévilard, une petite - équipe de passionnés du septième art se forma pour animer le cinéma Palace. Pour commencer, Action-Culture projeta des films durant la semaine tandis que M. Haueter, propriétaire du cinéma, s'occupait des séances du week-end. Mais dès le début de l'année 1998, M. Haueter se retira et Action-Culture géra seul la programmation et la projection au cinéma. Ainsi, depuis mars 1995, plus de deux cents films ont été présentés, pour le plus grand plaisir d'un nombreux public.
Action-Culture est soutenu financièrement par les communes de Malleray et de Bévilard pour un montant annuel total de dix mille francs. Les membres du comité sont bénévoles et cinq d'entre eux se partagent la responsabilité d'opérateur. De plus, environ quatre-vingts bénévoles se sont offerts pour donner un coup de main occasionnel.
Parmi les activités d'Action-Culture, il y a bien sûr la projection hebdomadaire de films, mais également la mise sur pied d'un Open Air qui, depuis trois ans maintenant, se déroule au début du mois de juillet. Parrainée par plusieurs entreprises et commerces du village, cette manifestation attire chaque année un nombre croissant de spectateurs emmitouflés dans leurs manteaux et leurs couvertures (pour les mieux organisés!) C'est dans une ambiance de fête qu'ont lieu ces projections, puisque de nombreuses animations sont proposées par des fanfares et le football-club. La Lanterne Magique a également sa place au cinéma Palace, et deux cents enfants suivent régulièrement les neuf séances annuelles.
En ce qui concerne l'avenir de l'association et du cinéma, un montant de 50 000 francs vient d'être débloqué pour l'installation d'une sonorisation de qualité, pièce qui manquait encore pour que cette salle rénovée puisse rivaliser avec ses voisines. Mais l'avenir n'est pas à la concurrence, puisque les cinémas de Tramelan, Tavannes et Bévilard se sont rapprochés pour étudier un fonctionnement collectif. Mais si -Tramelan et Tavannes ont pu mettre en commun leurs ressources financières et harmoniser leur programmation, il n'en va pas de même pour Action-Culture, qui doit encore régler le problème du loyer excessif de la salle du Palace. Espérons que cette salle pourra être sauvée et offrir ainsi une possibilité supplémentaire de divertissement dans la vallée de Tavannes.
Vers une collaboration régionale Tavannes - Tramelan
Véronique Bärfuss
1985: année noire pour le Royal de Tavannes. Après soixante-huit ans d'activité, la salle de cinéma était désertée par le public et devait fermer ses portes, subissant ainsi le même sort que de nombreux cinémas de campagne. Personne n'osait parier alors sur l'avenir régional du cinéma. Pourtant, comme à La Neuveville, Saint-Imier, Tramelan, Bévilard, Moutier et plusieurs salles du Jura, une coopérative se mit en place pour rendre la population tavannoise attentive à l'importance de garder des activités culturelles dans la commune.
Quatorze années se sont écoulées depuis la fermeture du Royal et, aujourd'hui, le septième art a repris sa place à part entière dans le bâtiment historique, avec l'inauguration de la nouvelle salle le 7 août 1999. Elle est plus petite qu'avant, puisque 88 spectateurs seulement peuvent y prendre place, mais la qualité de la sonorisation, de l'écran et des sièges en fait une salle de tout premier ordre. La reprise des projections hebdomadaires a nécessité des changements au sein du Groupe Cinéma qui a exploité la salle l'espace de quelques week-ends pendant cet intervalle de quatorze ans, et une collaboration avec le cinéma de Tramelan a été mise en place. Mais avant de parler des structures actuelles, revenons un peu sur les grands moments qui ont mené à la concrétisation de nombreux espoirs.
Lors de la fermeture du Royal en 1985, un groupe de jeunes gens qui croyaient plus à la magie du grand écran qu'aux bienfaits du zapping sur leur télévision décida d'organiser des activités dans la salle de cinéma désertée. Le Groupe Cinéma, association culturelle formée de bénévoles et ne recevant aucune subvention de l'Etat, était né. Son objectif était de faire revivre cette salle jusqu'à sa transformation. La forme convenue fut celle des Nuits Cinéma, organisées deux à trois fois par année, et pendant lesquelles six à sept films seraient projetés jusqu'au petit matin où les noctambules, les yeux embués et la tête pleine d'images, se retrouveraient pour prendre un petit-déjeuner bien mérité.
Une bonne surprise attendait les organisateurs, puisque le premier film projeté dans ce cadre, Taram et le Chaudron Magique, fit salle comble. Certains enfants durent même s'asseoir sur les escaliers menant à la galerie. Le pari était gagné, et l'intérêt du public ravivé. Le succès des Nuits Cinéma se confirma et un public fidèle se déplaça à chaque fois. L'offre put ainsi être diversifiée. En plus des traditionnelles Nuits Cinéma s'organisèrent des soirées à thèmes destinées à un public de cinéphiles plus exigeants, ainsi qu'une sorte de ciné-club, Les Toiles du Mardi, qui attira un nombreux public biennois en manque de films français. Le succès de ces activités montrait bien qu'une salle de cinéma avait sa place à Tavannes. Encore fallait-il rassembler les fonds pour racheter le bâtiment. Une campagne de sensibilisation fut organisée, et Franz Rickenbach, cinéaste suisse vivant à Monible et membre du Groupe Cinéma, tourna un court-métrage sur le Royal. La gare de Tavannes fut mise à disposition et la population conviée à assister à cet événement. Peu après, la Coopérative Royal fut créée pour gérer l'achat et les transformations du bâtiment, alors que le Groupe Cinéma s'occupait de la gestion de la salle de cinéma et de la projection des films.
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