REVUE N° 51
Bilinguisme
     
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  • Sommaire
CHRISTINE BEERLI Préface
RAPHAËL, 17 ANS, RECONVILIER Préambule
MARINETTE MATTHEY Linguiste, Université de Neuchâtel Langues en contact : conflits ou enrichissement
IMAR WERLEN Professeur, Institut für Sprachwissenschaft UNITOBLER, Berne La plus-value du multilinguisme
JACQUES LEFERT Vivre en bilinguisme
Définitions glanées ici ou là
NATHALIE MULLER Université de Neuchâtel Etre biennois, francophone... et apprendre l'allemand
CLAUDINE BROHY Les définitions du bilinguisme et l'enseignement bilingue en Suisse et à l'étranger
Propos recueillis par CATHERINE FAVRE Petite école de la vie
DETA HADORN-PLANTA Sauter dans les gouilles à Uetigen dans l'Emmental
PIERRE-YVES MOESCHLER Par quels chemins vers quel bilinguisme?
FRANCIS SIEGFRIED Comment le bilinguisme m'est venu
ERIC SANDMEIER Grandeurs et misères du bilinguisme
ANDRÉ JEAN RACINE Les Welsches
AMÉLIE PLUME Brot - Pane - Pain
AMÉLIE PLUME La leçon d'allemand
©Intervalles
N° 51  Bilinguisme
Titre
Auteur
texte
Préface
CHRISTINE BEERLI
Conseillère aux Etats, présidente de la Fondation «Forum du bilinguisme», Bienne
L'occasion m'a été donnée dernièrement d'assister à une manifestation organisée par le Forum du bilinguisme, l'Union du commerce et de l'industrie, la Chambre économique publique du canton de Berne, et d'y entendre les propos révélateurs de l'économiste François Grin, professeur aux Universités de Genève et de Fribourg. Le professeur François Grin a parlé d'une manière surprenante, captivante et pourtant très réaliste des effets du multilinguisme. Il n'a pas insisté sur la valeur culturelle, ni sur l'enrichissement personnel et humain que ce dernier peut apporter puisqu'il a choisi de parler chiffres. Il nous a appris qu'un Romand sachant bien l'allemand gagnait 25 % de plus que son collègue ayant la même formation et travaillant au même échelon social mais ne disposant d'aucune connaissance dans cette langue. En Suisse alémanique par contre, la différence pour quelqu'un parlant bien le français s'élèverait à 15 %, et à 25 % s'il sait également l'anglais. La science économique l'a prouvé : le niveau de compétence linguistique est en relation directe avec le niveau des revenus. Et la connaissance des langues nationales est rentable, et même davantage rentable en Suisse romande qu'en Suisse alémanique.
Mais malgré le fait que la valeur marchande du multilinguisme soit un constat objectif, il m'importe de souligner que pour moi, la rencontre humaine et l'enrichissement culturel qu'il implique prévalent. Et l'idée de ne comprendre qu'une seule langue m'attriste. Ce serait comme si on était coupé du monde et exclu d'une grande partie de la vie qui nous entoure, ce serait comme si on était réduit à vivre à l'étroit. Inimaginable de passer des vacances en Suisse romande ou en France sans pouvoir entrer en contact avec les marchands, les viticulteurs et avec toutes les personnes que l'on peut y croiser ! Faire un voyage aux Etats-Unis sans parler et sans comprendre la langue ne serait guère autre chose que la projection muette d'un film regorgeant de couleurs et de vie. Certes, opter pour sa langue tout en cultivant la langue des autres restera une entreprise prometteuse et marchande. Mais elle sera aussi enrichissante parce qu'elle nous permettra d'approcher un être humain et d'entrer en contact avec lui.
Préambule
RAPHAËL, 17 ANS, RECONVILIER
Faut-il parler du bilinguisme? Oui et notre réponse est ce numéro d'Intervalles, désireux d'apporter quelques éclairages sur un sujet qui ne se laisse pas facilement épuiser. Mais la question reste pertinente puisqu'elle a été posée à des étudiants du Gymnase de Bienne en 1990 et qu'ils y ont répondu de façon très variée. Nous avons choisi l'une de ces réponses, que nous proposons à nos lecteurs en guise de préambule, en laissant à son auteur la pleine liberté de son opinion...
Faut-il parler du bilinguisme? Comment ne pas parler du bilinguisme dans un pays quadrilingue? Plurilingue même, vu le nombre d'ethnies qui s'y côtoient.
La vie, dans une école bilingue, est différente pour chaque élève. Certains sont bilingues et de ce fait créent des liens à gauche et à droite, en deux temps trois mouvements, tandis que d'autres, misérables unilingues, arrêtent les plus doués de la langue pour tenter de faire un brin de causette. Quelquefois, la causette tourne à l'engueulade ; d'autres fois, elle se transforme en amitié, ou même plus... Mais il y a un problème - on s'en serait douté - celui de la communication ! Qui dit bilinguisme, dit deux mentalités, et qui dit Suisse dit peu-enclin-à-aller-voir-ailleurs-ce-qui-s'y-passe. Par conséquent, on n'apprécie pas les autres cultures, on n'écoute pas les autres points de vue et on reste sourd à l'appel du Monde. La vie, dans une école bilingue, est donc aussi faite de personnes qui se croisent dans les corridors, qui s'ignorent en pensant que leurs préjugés ne peuvent les tromper. Et ce sont ces
quent, je dirai : le bilinguisme, il faut en parler, et mieux, il faut le vivre !
Langues en contact : conflits ou enrichissement
MARINETTE MATTHEY Linguiste, Université de Neuchâtel
JEAN-FRANÇOIS DE PIETRO Linguiste, Institut de recherche et de documentation pédagogique (IRDP), Neuchâtel
Deux manières de voir...

Dans le monde, les situations où plusieurs langues se rencontrent sur un même territoire sont les plus nombreuses. Mais ces situations sont-elles pour autant «normales»? Ne sont-elles pas transitoires? N'aboutissent-elles pas inéluctablement à la domination d'une langue sur toutes les autres? N'est-ce donc pas, finalement le monolinguisme, c'est-à-dire une situation linguistique où tous les membres de la communauté partagent - ou croient partager - un même code, qui représente la situation «normale» de la communication? Certains linguistes soutiennent cette thèse : il ne pourrait y avoir de coexistence équilibrée entre deux langues concurrentes, disent-ils, car celle-ci est inévitablement inégalitaire, transitoire, et renvoie à des rapports de dominance, liés au prestige social que confère l'utilisation d'une des langues par rapport aux autres. Autrement dit, la tendance à la réduction et à l'élimination des situations plurilingues serait une loi universelle...
Une autre thèse conteste la vision des contacts de langues présentée ci-dessus. Sans nier que certaines situations sociolinguistiques correspondent à cette description, elle met plutôt le doigt sur des cas qui contreviennent à cette loi : des situations de diglossie1 comme celle qu'on rencontre en Suisse alémanique entre l'allemand et le suisse allemand montrent par exemple que la coexistence des langues n'est pas nécessairement transitoire ! Cette deuxième manière d'envisager les langues en contact se résume par un énoncé devenu célèbre chez les sociolinguistes : c'est d'abord chez l'individu que le contact des langues a lieu. Ce constat a engendré de nombreux travaux, visant à comprendre comment deux (ou plusieurs) personnes peuvent interagir en utilisant plusieurs langues, quels procédés linguistiques elles mettent en oeuvre pour assurer le bon déroulement de la communication. Ces travaux ont mis en évidence l'existence d'un parler bilingue, fondé sur des alternances codiques et sur l'étroite collaboration entre les interlocuteurs qui s'instaure généralement dans les situations de communication exolingue - c'est-à-dire dans les situations où la langue de l'échange est maternelle ou première pour un participant et étrangère ou seconde pour l'autre.
La plus-value du multilinguisme
IMAR WERLEN Professeur, Institut für Sprachwissenschaft UNITOBLER, Berne
ROGER ANKER Docteur en droit, avocat, Bienne
Dans le cadre des «mardis du bilinguisme» - une série de six rencontres organisées par le Forum du bilinguisme de Bienne au cours du premier semestre de 1998 - le professeur Iwar Werlen, de l'Université de Berne, spécialiste des aspects socio-linguistiques du multilinguisme, a présenté un exposé intitulé «Der Bonus der Mehrsprachigkeit» dont nous traduisons en résumé les éléments essentiels.

Une carrière...
Depuis le milieu du XIXe siècle, Bienne peut se prévaloir d'une «carrière du multilinguisme» unique en son genre pour notre pays. Bienne est en effet la seule ville qui soit parvenue à devenir officiellement bilingue, cela envers et contre tout principe de territorialité appliqué partout ailleurs et selon lequel l'Etat désigne la langue officielle qui sera pratiquée en toutes circonstances sur un territoire déterminé. Mais à la longue, Bienne n'aurait vraisemblablement pas pu conserver ce statut si le canton de Berne, dans son ensemble, ne s'était également déclaré bilingue et n'avait prévu dès 1830 des mesures de protection des minorités dans ses constitutions cantonales successives.

L'évolution historique
L'évolution de la population biennoise indique que de 82% en 1860, la part alémanique diminue régulièrement pour se stabiliser autour de 53% en 1990, au profit d'une part croissante de la présence d'autres langues (italien et espagnol pour la majeure partie), alors que la part de langue française n'a que peu varié depuis le début du XXe siècle pour se situer à 31% en 1990. Au vu de telles proportions et sans s'en rendre vraiment compte, Bienne est sur la voie de devenir une ville multilingue.
Vivre en bilinguisme
JACQUES LEFERT
Ancien traducteur de la ville de Bienne
L'humanité est ainsi faite qu'on y parle un grand nombre de langues qui font appel à des systèmes grammaticaux, syntaxiques et des techniques phonétiques d'une très grande variété, quatre à cinq mille disent les livres. Tous les enfants du monde «apprennent» l'une ou l'autre de ces langues, sans problème aucun ; en fait ils ne font en bas âge qu'imiter les sons entendus prononcer par leurs parents pour désigner une action, une chose, exprimer une idée. Tout cela est vite dit, mais infiniment compliqué, mystérieux et merveilleux.
Les humains n'étant humains que par les rapports sociaux qu'ils entretiennent avec leurs semblables, cette fréquentation de langues différentes est dans la nature des choses, partant du fait que les groupes ne sont - heureusement - pas rigoureusement compartimentés. Si l'on veut comprendre, converser, échanger certaines choses par le véhicule, l'instrument que sont les langues, il faut bien qu'au moins un des deux interlocuteurs parle aussi, en plus de sa langue maternelle et dans une certaine mesure du moins, l' «autre» langue. Mais les problèmes plus particuliers apparaissent là où la fréquentation des groupes linguistiques différents est immédiate, physique, quotidienne.
C'est le cas de Bienne. Or tout n'a-t-il pas déjà été dit, écrit et réécrit au sujet de Bienne et de son bilinguisme? 1 Ainsi dit-on que :
- le bilinguisme est enrichissant. - Qui en douterait? La clé permettant d'entrer en langue originale dans un monde culturel différent est autrement plus intéressante que d'apprendre à le connaître par traduction interposée, aussi bonne soit-elle. La réponse n'est pourtant pas si simple que cela. Pour l'individu qui sait en profiter, la chose est évidente. Mais pour d'autres, le bilinguisme peut aussi signifier «appauvrissement». On connaît le cas des sociétés bilingues - et Bienne en est une - où cherchant toujours à se faire comprendre le plus simplement possible, on en vient à ne plus utiliser, puis même à oublier certains vocables. Dans les milieux de la traduction, on sait qu'un traducteur séjournant dans le pays étranger où il travaille constate une érosion de son vocabulaire au bout de trois ou quatre ans déjà. Pour une société, le bilinguisme est forcément un poids, une lourdeur, un élément «ralentisseur». L'anglomanie grandissante de nos professionnels de la publicité ne vient-elle pas notamment aussi de la réflexion qu'il est plus facile de donner une dénomination tierce à une chose plutôt que deux termes équivalents dans deux langues différentes?
Définitions glanées ici ou là
«Quand on est venu là avec mon mari, on est pas venu avec l'esprit que en général les migrants ils viennent ici, par exemple les gens ils viennent ici pour gagner un peu d'argent, pour faire une maison en Italie, partir faire la maison puis après repartir tout de suite, tandis que nous on s'était marié, on était venu ici pour travailler, puis nous on voulait bien vivre ici, notre... c'était pas notre idée, vite la maison et partir, c'était pas du tout ça.»
«Je pense que pour eux est beaucoup plus difficile de m'identifier en tant qu'Ita-lien ou un truc comme ça.»
«Il y a la dame suisse là qui dit des fois oui, mais elle est suisse ou bien elle est étrangère, et chaque chose elle demande si quelqu'un est suisse ou étranger, j'ai dit, il y a pas de raison une personne demander s'il est suisse ou étranger, il est comme il est, hein...»
«On leur a dit que c'était comme ça, alors ils essaient de s'identifier à une culture et autre qui en vérité en Italie n'existe plus depuis longtemps, n'est-ce pas, il a dit on faisait ça parce que ça.»
«J'ai été déçu, c'était pas du bon français... enfin... du bon français...»
«Il vaut mieux savoir parler et écrire correctement une seule langue que plusieurs imparfaitement (...) c'est la question qu'on s'est posée ma femme et moi quand on a eu des enfants on s'est dit qu'est-ce qu'on va faire (...) euh la grande question (...) on devait faire un choix on a décidé de travailler sur les deux langues mais le TERME correctement qui m'embête c'est le terme correctement parce que bien évidemment on se dit une langue il faut la savoir Correctement (...) mais maintenant moi j'en viens à l'idée suivante.»
«Je me rends compte que la structure de la phrase [anglaise] est plus simple, enfin est plus conforme au français, tandis qu'en allemand c'est toujours une plus grande opération.»
«On ne peut pas conseiller à des Romands de mettre leurs enfants à l'école allemande, c'est un crime de faire ça pour les enfants, ça les déstabilise, c'est vraiment malsain pour les enfants.»
«Je suis content d'avoir fait des progrès en allemand, et puis de comprendre un petit peu leur patois, mais je n'aimerais pas nécessairement aller plus loin parce que j'ai l'impression que le fait d'acquérir, d'être plus habile dans une autre langue, ça se fait toujours un peu au détriment de sa propre langue ; et ça je ne veux pas du tout alors, parce que je suis tout à fait amoureux de ma langue maternelle et j'entends le rester (...) Je pense qu'il y a un danger d'abâtardissement de la langue à trop baigner dans une autre culture et une autre langue, ça je crois que c'est un fait.»
Etre biennois, francophone... et apprendre l'allemand
NATHALIE MULLER Université de Neuchâtel
JEAN-FRANÇOIS DE PIETRO Linguiste, Institut de recherche et de documentation pédagogique (IRDP), Neuchâtel
Mein tailor es riche

L'enseignant : On constate qu'en France et en Bulgarie, les élèves
ont plus de plaisir à apprendre l'allemand qu'en Suisse
romande, comment expliquer ça?
Un élève : Parce qu'ils ne les côtoient pas. Ils ne les connaissent
pas. L'enseignant : Mais vous ne côtoyez pas les Allemands ! Un autre élève : On côtoie une branche majeure de l'allemand.


Dans les villes et régions où deux langues cohabitent, plus ou moins harmonieusement, près des frontières où elles se rencontrent, il y a toujours de nombreuses personnes bilingues1 qui concrétisent en quelque sorte la situation linguistique et qui servent de pont entre ceux des groupes linguistiques restés monolingues. Ces personnes ont développé cette compétence de manières diverses : dans leur famille - lorsque celle-ci est elle-même bilingue -, dans la rue lorsque les camarades de jeu appartiennent à l'autre communauté linguistique, à l'école ou lors de séjours à l'étranger...
Diverses voix se font entendre pour dénoncer les risques d'un tel bilinguisme, à la fois pour l'individu (danger d'un semi-linguisme où l'on ne saurait vraiment aucune des deux langues, ambiguïté identitaire...) et pour les communautés en présence (menace de germanisation rampante (Canard Enchaîné, mars 1990), de submersion linguistique (Lugon 1983), envahissement du «frallemand» (Charpillod et Grimm-Gobat 1982), voire - comme le disait un peu imprudemment M. D. de Bumans, maire de Fribourg - menace génétique). D'autres voix, au contraire, soulignent les nombreux avantages du bilinguisme (atout sur le marché du travail, souplesse cognitive accrue, etc.) et prônent un bilinguisme, voire un plurilinguisme généralisé, en phase avec la réalité d'aujourd'hui faite d'échanges interculturels, de mobilité géographique, d'ouverture aux autres.
Nous rejetons résolument les arguments des adversaires du bilinguisme pour diverses raisons qu'il serait trop long de développer ici2. Toutefois, il ne suffit pas non plus de mettre en avant, idéalement, les avantages du bilinguisme pour convaincre la population et la rendre - comme par un coup de baguette magique - bilingue «Les enjeux personnels et sociaux sont réels et complexes. Et de nombreuses résistances «empêchent» parfois, même à leur insu, les gens de développer pleinement leurs potentialités linguistiques et d'apprendre sereinement à vivre avec deux langues.






Les élèves migrants, acteurs du plurilinguisme scolaire?

CHRISTIANE PERREGAUX
Professeur, Université de Genève

Les élèves migrants peuvent-ils être acteurs du plurilinguisme scolaire? C'est à une sorte de fable que je vous invite, à quelques réminiscences de ce que décrivait si bien La Fontaine quand il philosophait sur le rôle du faible, du petit sans lequel le fort n'a acune chance de s'en sortir. La fable est toujours d'actualité bien que l'on n'ait pas encore, dans l'école, rendu suffisamment visible et opérationnelle la force du faible pour pallier la faiblesse du fort.

Prologue
Je crois fermement qu'avec un nouveau regard sur les élèves issus de la migration, sur leurs compétences reconnues, l'école va pouvoir offrir à tous les élèves une nouvelle façon de vivre les langues et leur apprentissage, de se représenter le monde et, en conséquence, d'assouplir les préjugés et les résistances qui se transmettent même entre groupes linguistiques nationaux.
Nous avons souvent l'impression d'être dans une impasse avec notre manière de réfléchir nos liens confédéraux où la question de langue, à fleur de peau, à fleur de nerf, est au coeur des enjeux. Dans cette Suisse plurielle, nous avons besoin d'aller voir ailleurs, de nous risquer à un large détour pour mieux comprendre les atouts d'une identité pluriculturelle (je ne vais pas jusqu'à dire interculturelle) et relativiser nos enjeux de voisinage afin d'investir nos potentialités, nos forces dans un projet commun plutôt que dans des luttes de frontières.
Ce détour, ce voir ailleurs, il est ici, sur place, dans l'école. Les élèves de différentes origines linguistiques et culturelles l'offrent généreusement. Saurons-nous le saisir, nous qui ne nous sommes pas encore débarrassés d'une certaine cécité à leur égard, d'une myopie en tout cas? Des approches pédagogiques nous engagent aujourd'hui dans cette direction. Elles s'appellent Eveil au langage, Ouverture aux langues à l'école, EOLE pour faire plus court, du nom de ce petit dieu des vents souffleur, qui va décoiffer les habitudes et les idées reçues sur les langues et les personnes qui les parlent.
Soyons clairs. Nous parlons ici des langues de la migration, d'école, d'apprentis-sages linguistiques mais au centre du débat, ce sont nos rapports individuels et collectifs à notre propre langue, à la langue de l'autre ou aux langues des autres que nous dévoilons. Le jeu se poursuit. De qui est-il question derrière les langues, si ce n'est des groupes qui en sont dépositaires et des représentations que nous nous en sommes forgées? Enfin, dans cette histoire de langue(s), nous sommes en train de parler de nous-mêmes et des autres, de notre rapport à l'autre, de nos relations avec les autres, de la place que nous leur accordons ou qu'ils ont envie de prendre, de la société que nous voulons. Arrêtons-nous un instant pour remonter le temps.
Les définitions du bilinguisme et l'enseignement bilingue en Suisse et à l'étranger
CLAUDINE BROHY
Linguiste, Institut de recherche et de documentation pédagogique (IRDP), Université de Fribourg
Les définitions du bilinguisme et l'enseignement bilingue en Suisse et à l'étranger

Introduction
Avant de définir quelques notions qui sous-tendent la recherche dans le domaine du bilinguisme et de l'enseignement plurilingue, voici quelques prémisses qui font l'unanimité dans le monde scientifique :
- Le bi- et plurilinguisme est la norme dans le monde.
- Environ le 70% de la planète est bilingue, dont le 40% plurilingue (3 langues ou plus).
- Le terme «bilinguisme» s'est relativisé et démocratisé.
- On ne parle plus de bilinguisme uniquement dans un contexte de bilinguisme «parfait» et «intellectuel».
- Il est possible d'avoir deux (ou trois...) langues maternelles.
- Le bilinguisme n'a aucun effet négatif sur la pensée, l'intelligence, le développement en général.
- L'apprentissage de la L2 (L3) se fait facilement, mais pas sans efforts.
- Pour un enfant stimulé régulièrement dans une L2, il faut environ 4-5 ans pour maîtriser cette langue.

Comme il n'y a rien de plus pratique qu'une bonne théorie (selon Einstein), nous allons voir quelques modèles et approches théoriques du bi-/plurilinguisme, avant d'aborder le thème du plurilinguisme à l'école.

Le bi-/plurilinguisme en tant qu'objet de recherche
Le bi-/plurilinguisme n'est pas une discipline de recherche en soi, il est plutôt un thème de recherche et d'application qui est traité dans différentes disciplines avec des méthodes et approches qui leur sont propres.
Petite école de la vie
Propos recueillis par CATHERINE FAVRE
ENTRETIEN AV EC MME JOSELINE MARTI,
directrice des Ecoles enfantines romandes de la ville de Bienne


Les subtilités de la langue, outil suprême de construction des individualités, s'acquièrent par mimétisme dès l'âge des premiers balbutiements de la personnalité au contact de nos répondants. C'est généralement à partir de 4 ans, quand l'homme en devenir quitte pour la première fois le cocon familial pour se trouver confronté à une nouvelle cellule sociale - le jardin d'enfants - que se structurent les fondements du raisonnement qui régiront désormais définitivement son esprit. C'est à cette étape-là de la petite école de la vie que l'enfant, soustrait à la bienveillance de l'amour maternel, doit assimiler et respecter des règles objectives ; c'est à cette étape-là que «l'enfant-citoyen» acquiert le sens des responsabilités. C'est dire toute l'importance de la première impression indélébile que laissera dans la mémoire de l'enfant l'école maternelle. Joseline Marti, directrice des Ecoles enfantines romandes de la ville de Bienne, en sait quelque chose. Elle a toujours oeuvré pour le bien-être des enfants qui lui sont confiés dans la continuité de la tradition de l'école publique. Entretien sur le bilinguisme avec une femme consciente de son rôle qui s'emploie à adapter l'enseignement des deux langues nationales, principalement en usage dans notre région, au plus près des intérêts de la mosaïque que composent ses petits élèves dont 45% d'étrangers ne savent ni l'allemand, ni le français.
C. F. - Des expériences sont menées avec succès selon la méthode de l'immersion, en particulier dans les écoles maternelles de Sierre, Fribourg, Morat... A Bienne pourtant, à l'exception d'une ou deux initiatives toutes ponctuelles, de tels programmes sont inexistants. Une situation tout de même paradoxale pour une ville bilingue ! Dans la vallée d'Aoste et en Alsace, deux régions de référence en matière d'enseignement bilingue, l'apprentissage de la langue partenaire commence au jardin d'enfants déjà pour se poursuivre tout au long de la scolarité...
J. M. - L'école enfantine est une plate-forme cosmopolite d'une richesse inouïe ; nous accueillons des enfants venant d'une trentaine de pays différents ; chaque élève arrive avec son bagage de savoirs, de cultures, de coutumes. Notre travail consiste à respecter ces différentes identités tout en définissant un espace de dialogue commun où chacun puisse se sentir à l'aise. Il est clair que l'intégration de tous ces enfants, qui commencent souvent l'école enfantine sans parler un mot de français, ne va pas sans poser quelques problèmes, mais quelle satisfaction lorsque nos petits élèves prononcent leurs premiers mots dans notre langue ! C'est là le plus beau des cadeaux. Après quelques mois d'école, les enfants se mettent à mieux communiquer. Certaines enfants éprouvent bien sûr plus de difficultés que d'autres à se faire comprendre ; ils se replient sur eux-même, manifestent des signes d'agressivité. Notre tâche consiste à les réconforter, à les encourager, à les aider à s'intégrer.»
Sauter dans les gouilles à Uetigen dans l'Emmental
DETA HADORN-PLANTA
Enseignante, école des Tilleuls, Bienne
Pourquoi ce vieux monsieur me regardait-il d'un air si effaré? Je lisais avec ravissement, sagement assise dans le train en face de ma grand-mère La petite ménagère ou l'éducation maternelle ; par Madame Dufrenoy, à Paris, à la Librairie d'Éducation, 1816. J'avais six ans.
Die Thomathe, je répétais avec application. La maîtresse, Fräulein Aebersold, désignait ainsi ce fruit rouge qu'elle tenait à la main, levée bien haut, au-dessus de sa tête. Je n'aurais aucun problème à apprendre cette langue. C'était si proche de la tomate que je connaissais.
A la récréation, je déchantai. On voulait savoir de quel Chrache1 je venais, si j'allais ueche ou ache2 pour rentrer chez moi. Assaillie par tous ces sons gutturaux, j'étais terrorisée. Les garçons tiraient sur leurs bretelles, les filles secouaient leurs tresses.
Au fil des mois, je devins un peu plus comme eux. Et le jour de l'examen, au printemps, entre Resli, mois de mai, et Meieli, mois de juillet, je récitai le mois de juin, tenant fermement devant moi mon Chirschi Chrate qui débordait de cerises en sucre. Comme eux.
J'avais enfin compris pourquoi cette petite femme boulotte en Scheube4 que les élèves appelaient tantôt Frau Widmer, tantôt Frau Abwart5, habitait dans l'école.
Et un jour, j'eus, moi aussi, le droit d'emporter à la maison l'un de ces livres, recouvert de papier kraft, que la maîtresse tenait dans les rayons serrés de son armoire fermée à clef. Après avoir ânonné Joggeli söll ga Birli schüttle, au coin du Chachuofe,6 pour toute la famille du matin au soir, je pus lire toute seule et à voix basse Schloss Haldenstein. Autour de moi, on respirait.
Par quels chemins vers quel bilinguisme?
PIERRE-YVES MOESCHLER
Directeur des Ecoles et de la culture, Bienne
On attend du directeur des écoles et de la culture biennois qu'il fasse l'éloge du bilinguisme et qu'il saisisse l'occasion de ces lignes pour l'encourager. Qu'on le sache d'emblée : oui, je pense que la maîtrise de deux ou plusieurs langues, au moins passive, est une grande chance. A l'heure de la globalisation et des perspectives continentales, c'est une nécessité. Mais les avantages ne sont pas qu'économiques. Pouvoir communiquer dans d'autres langues que la sienne propre, c'est s'enrichir des autres cultures, c'est se détacher d'un conditionnement trop étroit, c'est aborder le monde en termes de communication et de solidarité. Chaque pas franchi dans cette direction consolide la bonne entente entre les groupes humains et construit l'avenir. Notre pays et notre ville sont des laboratoires du plurilinguisme. Il est logique de tirer profit de cet atout et d'accompagner les initiatives qui veulent favoriser le plurilinguisme individuel.
Toutefois, je voudrais éviter de m'étendre sur ces poncifs. Le bilinguisme, voire le plurilinguisme, sont à la mode. Cela n'a pas toujours été le cas. Pour que se dissipent les brumes qui enveloppent la tour de Babel, il faut renoncer à se voiler la face. Le chemin est cahoteux, les barrières mentales existent, les questions linguistiques touchent aux émotions profondes des individus et des groupes. On ne peut pas décréter le bilinguisme, et on le vit en référence constante à son propre parcours de vie. Mon cheminement m'a amené à me confronter de près aux questions linguistiques. Pourtant, mes rapports avec l'allemand ne sont pas simples et je voudrais ici expliquer pourquoi. Il est possible que quelques lecteurs se reconnaissent dans ces réflexions et que d'autres verront mieux quels obstacles restent à franchir, même si le récit qui suit se veut plutôt personnel. Les difficultés ne doivent toutefois pas masquer les perspectives ou couper l'élan. Prendre la direction du plurilinguisme, c'est faire le bon choix, mais c'est bien plus que d'acquérir des compétences techniques !

Une enfance monolingue
La région dans laquelle j'ai grandi, le Jura bernois, a connu des bouleversements démographiques immenses, liés à son industrialisation intense. Aux vagues d'immigration alémanique, dont certaines sont très anciennes, ont succédé les courants méridionaux. Alors que des écoles allemandes avaient été ouvertes au cours du XIXe siècle, la règle de l'intégration scolaire dans la langue officielle s'est imposée dans la seconde moitié de ce siècle. Les classes que j'ai fréquentées étaient donc composées de francophones, mais aussi de germanophones, d'italophones et d'hispanophones qui, tous, devaient franchir le pas vers la langue française. Alors que la paroisse catholique offrait aux Méditerranéens un cadre supplémentaire pour leur insertion dans la société suisse, les Alémaniques vivaient retranchés dans la paroisse allemande ou dans les communautés évangéliques. Je me souviens des aléas de la question jurassienne comme d'une toile de fond, que personne dans mon entourage n'observait attentivement. Le livre de lecture de première année proclamait ! Vive le Jura !» et nous chantions en choeur le Pays romand. L'allemand, l'espagnol et l'italien étaient les langues de l'immigration, accueillies avec hospitalité. C'est à peine si on se rendait compte, alors, du poids économique, démographique et politique de la Suisse allemande. Avec le chocolat, les montres, le général Guisan et le Palais des Nations, notre importance ne dépassait-elle pas notre poids démographique? N'étions-nous pas le fer de lance de la Suisse moderne? Et nous, Jurassiens, avec nos industries mondialement connues, n'étions-nous pas à la pointe du progrès, dans un canton de Berne perçu d'abord comme fondamentalement agreste?
L'accession à l'âge adulte et l'intérêt pour la chose publique ont engendré la prise de conscience du sentiment minoritaire. Jusqu'alors, menant ma vie d'enfant et d'adolescent, j'avais vécu dans un monde où la langue française servait de référence. Tout à coup, je découvrais que le pouvoir appartenait aux Alémaniques. Or, tandis que l'époque était aux utopies les plus folles, ce pouvoir était, dans le canton de Berne, aux mains d'une caste réactionnaire, ou comprise comme telle. J'ai mis quelque temps à détruire, dans mon esprit, le préjugé d'une Suisse allemande figée, pesante, arrogante et passéiste, prolongeant aveuglément la politique du hérisson. Mes années de gymnase à Bienne ne m'ont pas aidé, les Alémaniques que nous croisions dans les couloirs de la maison jaune gravitant sur une autre planète que la nôtre, pourtant rattachée au même système.
Comment le bilinguisme m'est venu
FRANCIS SIEGFRIED
Ancien délégué adjoint à l'Office de la culture, Bienne
Si quelqu'un m'avait prédit, lorsque j'étais jeune, qu'une fois je parlerais suisse allemand, je lui aurais ri au nez.
Né d'une famille romande et ayant fait toutes mes études à Neuchâtel, la langue de Goethe se limitait à l'apprentissage du vocabulaire de l'ouvrage Wir sprechen Deutsch, à ces masculins qui deviennent féminins, à quelques traductions maladroites ou quelques exercices de conversation avec nos professeurs d'allemand. L'un nous faisait lire des journaux en allemand, cela nous intéressait un peu, mais guère au-delà.
Au sein des groupes de jeunes que je fréquentais alors, les Suisses allemands étaient souvent affublés de surnoms parfois assez peu aimables : «totos», «casque à boulons» «schleu», etc. A noter que ces derniers avaient aussi leur arsenal de dénominations pour nous les «welches» ou autre... Qui n'a pas connu cela?
Une meilleure compréhension des Alémaniques, je l'ai obtenue à l'Ecole supérieure de commerce de Neuchâtel où, dans certaines classes et pour certaines branches (géographie, maths), nous étions, Romands et Alémaniques, mélangés. Je dois dire que je garde un très bon souvenir de cette période. Je me suis fait de vrais amis parmi ces Suisses allemands qui nous paraissaient si loin de nos idées. Je constate maintenant qu'un certain bilinguisme à l'école était déjà pratiqué.
Il n'empêche qu'en sortant des études, je ne pouvais pas vraiment prétendre parler allemand couramment mais des progrès avaient été faits. Une chose précieuse à Neuchâtel pour tenter de parler le suisse allemand était les nombreuses écoles et pensionnats pour jeunes filles qui venaient apprendre le français. Nous nous improvisions alors assez rapidement professeurs de français. Une manière de joindre l'utile à l'agréable, en tout cas pour nous.
Mais cela ne suffisait toujours pas à s'exprimer facilement dans l'idiome d'outre-Sarine. La situation a complètement changé au début de ma carrière professionnelle dans les CFF. La tradition voulait que nous effectuions un stage obligatoire en Suisse alémanique. Un jour, donc, je reçois un avis de mutation pour Mumpf. Ah bon, me dis-je, ça existe??? Après consultation de la carte, je découvre ce petit village argovien au bord du Rhin entre Bâle et Brugg. Et c'est là, dans une charmante petite gare entièrement décorée de géraniums, que j'ai enfin pu mettre en pratique les bases, fragiles, de l'allemand que l'on m'avait enseigné à l'école. Autant le dire, ce que j'entendais autour de moi ne ressemblait aucunement à ce que j'avais appris. Il allait falloir s'accrocher. Et je me suis accroché. Au fil des semaines j'ai enregistré la musique, puis y ai mis les paroles. Je constate encore actuellement que cette façon d'apprendre une langue reste la meilleure : se mettre véritablement dans le bain. Et ça fonctionne ! Après seulement quelques semaines j'arrivais à me faire comprendre. J'avais dès le début refusé que l'on me parle en bon allemand pour plus rapidement apprendre cette mélodie si particulière du dialecte. Peu à peu je crois avoir réussi à assimiler le mimimum nécessaire pour communiquer avec mes collègues alémaniques. Le séjour dans cette région me plut tellement que je fis une demande de prolongation de six mois...
Grandeurs et misères du bilinguisme
ERIC SANDMEIER
Auteur, photographe, Bienne
Dans une période où les communautés linguistiques de la Suisse sont sous l'effet inquiétant de forces centrifuges, il est essentiel que les membres de ces ensembles mettent tout en oeuvre pour se rapprocher. Mais plutôt que d'accepter des malentendus en bêlant des clichés pour les perpétuer à tout prix, tentons de décaper quelque peu les apparentes grandeurs du bilinguisme, avant de suggérer de prudentes passerelles placées dans des ancrages moins usés !
Le bilinguisme biennois m'est de plus en plus apparu comme une mare remplie de conventions vagues et molles, irritantes souvent, inquiétantes aussi.
Tel qu'il fut incrusté dans ma tête et dans mon coeur depuis la naissance, le bilinguisme n'avait jamais cessé de baigner dans un lit de qualités, d'où mes récentes impatiences. Elles peuvent sembler injustes et faites de rapprochements faciles et aggravés par le fait qu'elles ne reposent sur aucun appui théorique qui pourrait leur apporter des nuances. Mais foin de précautions oratoires ! Osons dire qu'un vécu certainement teinté de préjugés et de stéréotypes couramment véhiculés mérite de figurer en marge de travaux plus bétonnés ! Que les considérations qui vont suivre passent pour celles d'un Romand biennois parfois irrité de s'être trop longtemps laissé abuser par un credo très largement répandu dans les communautés linguistiques dans lesquelles il a presque constamment vécu.
Hors de cette dernière affirmation, impossible d'expliquer l'aveuglement qui fut le mien. Il consista à ne pas percevoir que le regard porté par une majorité est presque totalement différent de celui que lui renvoie la minorité. Le boxer le plus aimable et le plus inoffensif ne bousculera jamais le plus amical des chats sans que ce dernier ne bombe le dos et ne hérisse le poil. Et pour insister sur l'importance de cette image, je n'hésite pas à la souligner en citant celle de Marcel Schwander qui parle du lapin romand condamné à ne jamais être en mesure d'écraser l'éléphant alémanique.
Cette image coiffe la plus grande partie de mon propos.
Mes quelques repères biographiques n'offrent rien de très rare.
Je ne suis pas bilingue. Né à Bienne, puis étudiant à Genève et résidant en Angleterre pendant six ans, je suis un Romand qui pense assez bien parler la langue alémanique apprise dès la première enfance. Ma connaissance de la langue allemande, écrite surtout, est restée très sommaire en dépit d'un apprentissage de plus de douze ans. L'enseignement de l'allemand que j'ai subi n'a été qu'une interrogation permanente consistant à savoir ou à ne pas savoir si l'accusatif l'emportait sur le datif. Nulle ouverture sur la culture et la littérature allemande si ce n'est la chanson Wir sind die jungen Schweizer braillée à une époque où nos farces enrageaient un enseignant, futur homme politique important qui nous qualifiait de Reibe Welsch !
Les Welsches
ANDRÉ JEAN RACINE
Délégué au Forum du bilinguisme, Bienne
Ils disent souvent les «Welsches», en Suisse alémanique, «die Wäutsche» - et ils prétendent que c'est gentil parce qu'ils les aiment beaucoup.
A Bienne par contre les Alémaniques sont plus prudents comme le montre bien cet extrait d'un procès-verbal du «Forum du bilinguisme» : Die vorläufig einzige Änderung betrifft den Ersatz von «Welsche» durch «Romands».
Parce qu'ici, à Biel-Bienne, on est un peu plus prudent et un peu plus conscient de la sensibilité, de la susceptibilité ou de l'irritabilité des voisins et des voisines minorisés, et on sait bien qu'il faut prendre soin de ce bilinguisme tellement consensuel qui fait la fierté de la majorité...
Pourtant les frontières entre Alémaniques et Romands se sont installées par rapport au mot «Welsche» et on les retrouve aujourd'hui encore si on cherche bien. Prenez «Walensee, «Walenstadt», «Wahlern», «Walliswil», «Walchwil», «Wallis/ Valais», «Wallonie», «Wales», «Walachei» et on en trouverait bien d'autres. Tous ces toponymes sont dérivés de «welch/walch» et nous parlent aujourd'hui encore des frontières d'antan. «Welsch» est un mot germanique dérivé du latin «volcae» et désigne les Celtes. Les peuplades germaniques s'en servaient, un peu partout en Europe, pour parler de ceux qui n'étaient pas comme eux, des celtoromains, voisins ou ennemis. «Welsch» signifiait donc «étranger».
Plus tard, le mot a pris des connotations peu flatteuses puisqu'à la fin du Moyen Age, on parlait de «welsches süplein», ce qui voulait dire «poison», ou de «welsche hochzeit» qui pouvait se traduire par «luxure». Ou encore de «welsche krez» qui était le terme germanique pour désigner la «syphilis» que l'on attribuait volontiers aux autres. Et comme «welsch» signifiait également «italien», on ne s'étonnera pas que «welsch Korn» ait voulu dire «maïs» !
Mais ces étrangers et ces étrangères parlant une langue romane qui pouvait apparaître aux oreilles germanophones comme du «chuderwelsch» devaient effrayer nos braves germaniques. Et le seul mot de «welsch» pouvait dompter ce qu'ils appréhendaient - mais il faut croire aussi que ces «cheibe Wäutsche» suscitaient la curiosité et pouvaient même éveiller l'inconscient de ceux et celles qui s'obstinaient à rester chez eux...
Lorsqu'aujourd'hui les Suisses romands se servent de ce terme emprunté au suisse alémanique et attesté pour la première fois en Suisse romande en 1758 (voir Dictionnaire suisse romand, Editions Zoé, 1997), ils le mettent toujours en relation avec la Suisse alémanique et ses «Totos», «Suisses-Tôtôs», «Allemands», «Confédérés», «Vrenelis». Ils s'en servent comme citation comme pour dire : ce sont eux qui nous appellent «Welsches», ce sont bien eux qui prétendent que nous ne sommes pas comme eux !
Et pourtant, nous les Romands, on parle comme eux quand on tape sur la table pour se réjouir qu'il y ait le bour, le nell, les stoecks et du bock dans le blind. Et
la moitié des Suisses alémaniques chibrent avec des cartes françaises... !
Brot - Pane - Pain
AMÉLIE PLUME
Ecrivain, Genève
C'est tout à fait excitant pour une personne qui aime les langues comme moi de vivre dans un pays officiellement quadrilingue. Elles sont partout ces langues, à peine est-on sorti du lit le matin qu'on tombe sur son Brot-Pane-Pain, sur sa plaque de Beurre-Butter-Burro et sur sa brique de Latte-Milch-Lait. Les aliments en sont enrichis, comme si l'on mangeait et buvait à la fois du beurre et du lait de la Gruyère, de l'Emmental et d'une vallée tessinoise. Incontestablement meilleur ! De même viennent flotter autour de ma tartine de beurre et de ma tasse de café au lait d'autres petits-déjeuners où je mangeais du Butterbrot à Basel et buvais du caffelatte à Lugano ou à Florence. A Florence ! Mais oui tôt le matin, Florence qui vient s'insinuer sur la table du petit-déjeuner ! Ensuite on voit une Wanderkarte-Genf qui traîne sur la table du salon et on se demande qui sont les étrangers qui viennent la nuit chez vous pour consulter leurs cartes. On la retourne et on y lit Carte de randonnée pédestre-Genève et on se souvient de l'avoir ouverte soi-même la veille et on la range dans son tiroir. On se souvient aussi qu'on doit aller prendre le train et on se retrouve sur le quai N° 4 pour le train de 8 h 46 qui va à Zurich par Bienne mais attention ce train ne circule pas via Lausanne ! Au même moment on entend : Gleis Nummer vier, der Zug von acht Uhr sechsundvierzig nach Zürich über Biel, Achtung dieser Zug verkehrt Lausanne nicht ! A ces mots le quai semble s'agrandir légèrement, il y a de la place pour davantage de personnes qu'on ne le pensait. On respire agréablement : c'est qu'ici on ne vit pas dans un trou. Et il faut le dire, on a tous compris cette histoire de Zug qui verkehrt Lausanne nicht. Sans même l'avoir appris. Et c'est pour cette raison qu'il est difficile d'apprendre les langues en Suisse parce qu'à force d'entendre partout et de savoir qu'un cui-cui par ici veut dire un coin-coin par-là et qu'un coin-coin par-là veut dire un cui-cui par ici on ne fait pas d'effort, on dit simplement cui-cui et quand l'autre vous répond coin-coin on est content, on se sent chez soi, tranquille, dans un pays où il n'est pas nécessaire de comprendre tous les mots de ses compatriotes. Ah, nous arrivons à Bienne, wir treffen in Biel ein, Biel-Bienne, la ville du bilinguisme avec ses rues-Strassen, son lac-See, sa gare-Bahnhof et ses habitants sympathiques, ich steige aus et on pourrait penser que ça va se gâter pour moi puisque j'ai la réunion du comité, die Vostandsitzung s'il vous plaît, de mon association d'écrivains et d'écrivaines suisses, Schweizer Autorinnen und Autoren, Scrittrici e Scrittori Svizzeri, et qu'évidemment les coin-coins empliront la salle, que je serai la seule à dire de temps à autre cui-cui, car nos collègues della Svizzera Italiana non sono rappresentati al comitato. Et bien non pas du tout, ça ne se gâte pas du tout pour moi : Bonjour, salut, Gruezi, ciao, ça va? Guet, guet ! Pas sorcier ! Et ensuite, on se rend très rapidement compte quand on croit comme moi ne comprendre presque rien à la langue de ses compatriotes, qu'en réalité on comprend presque tout. Si l'on ouvre grand ses deux oreilles pour piquer ici ou là un mot, par exemple Pro Helvetia, die Frankfurter Buchmesse, der Sekretär, unsere Bundessubvention... on sait tout de suite de quoi il retourne et si on ajoute une fine observation de l'expres-sion de celui ou de celle qui parle, on sait tout de suite, également, s'il y a péril en la demeure ou non, si le programme de la Foire de Francfort est adéquat ou non, si nos subventions fédérales sont légèrement ou gravement coupées. Donc, on a presque tout compris. Reste le presque c'est évident. Ce presque qui agace tout le monde, tout le pays, tout le pays qui s'accroche à ce presque comme si l'avenir en dépendait. Comme si les êtres humains qui parlent la même langue se comprenaient sans un presque, comme si hier soir mille femmes, dix mille, cent mille n'avaient pas levé les bras au ciel et ne s'étaient pas écriées désespérées devant leurs conjoints - Tu ne me comprendras jamais ! Bien sûr il arrive qu'avec ma méthode, in der Vorstandsitzung, je m'égare sur une fausse piste : deux mots mal compris, mon imagination qui écume à gros bouillons pour récupérer un sens et me voilà quasiment à Vladivostok alors que les autres sont à Bümpliz. Je suis perdue et comme un oiseau affolé sur sa branche je me mets à piailler - Cui-cui-cui-cui ! Alors les cinq braves canards, meine alemanischen Kollegen, du fond de leur mare lèvent les yeux vers moi et disent en choeur - Cui-cui Amélie !
La leçon d'allemand
AMÉLIE PLUME
D'étonnantes réminiscences scolaires grammaticales en allemand ont convaincu mon professeur de me mettre dans une classe avancée où effectivement, grammaticalement parlant, je tiens ma place, mais lorsqu'arrive la pratique de la conversation (raison pour laquelle je me suis inscrite à ce cours), c'est un véritable désastre, une honte, j'ai honte de moi lorsque j'ânonne des bribes de petites phrases simplistes, j'aimerais disparaître sous la table, sous terre. Et le pire est que ce misérable baragouinage s'applique, façon de parler, saccage, ridiculise, martyrise mon travail d'écrivaine car la première question que m'a posée mon professeur lorsque mon tour de parler est arrivé était - Que faites-vous dans la vie? Tout au labeur d'aller repêcher un ou deux mots dans les marécages de ma mémoire, je n'ai bien sûr pas pu réfléchir au contenu de ce que j'allais dire ni où je pourrais être entraînée et enfermée. J'ai balbutié candidement - J'écris (ich... schreibe). Ach ! Wie? Was? Wo? Warum? Wann? Terrifiant ! Par mes deux petits mots, je suis devenue dès cette leçon et le suis restée pour les suivantes une élève à part, un cas, un objet de curiosité car j'avais l'air d'être la première de mon espèce à atterrir dans cette classe. Et comme visiblement personne ne pouvait me rapprocher d'une image plausible d'écrivain, d'une Françoise Sagan, d'un Friedrich Dürrenmatt ou d'un Simenon, je faisais figure d'un enfant qui clame que lorsqu'il sera grand il veut être pompier. Et depuis cette première leçon, on me regarde, m'écoute surtout, avec une certaine commisération qui s'accentue d'ailleurs au fil du temps, c'est-à-dire au fil de mes réponses totalement rudimentaires - Ich... (je) schreibe... (écris) Geschichten... (des histoires) mit... (avec) Wörter... (des mots) in... der Nachmittag... (l'après-midi) zu Hause... (à la maison) ! Et des gouttes de sueur perlent à mon front. Voilà à quoi en est réduite mon activité bien-aimée, celle qui me semble si riche, si vaste, si profonde que je n'aurais pas les mots dans ma propre langue pour la définir. J'écris... des histoires... avec des mots... l'après-midi... à la maison ! J'ai envie de pleurer. Et le pire est la récréation. Car après cette épreuve de bredouillement, je me sens si diminuée que lorsque quelqu'un me parle, je suis convaincue qu'il s'adresse à l'enfant qui veut devenir pompier et comme je me refuse à dire que ma voiture est rouge et qu'elle fait pimpon, je ne réponds pas, peu ou prou, et j'assume aussi mal d'être prise pour une imbécile que pour une personne asociale. Oui je vous entends, comme au sujet de Jane et du piroguier de Ziguinchor, pourquoi? Pourquoi continuer ces leçons? Dans cette atmosphère tu n'apprends de toute façon rien, ton argent est perdu ! Je le sais et vous ajoutez sûrement - Et quelle mouche te pique d'apprendre l'allemand, tu n'y arriveras jamais avec tous ces W ! D'abord je pense que ces leçons sont une épreuve bénigne que je dois apprendre à surmonter sinon bonjour les dégâts quand d'autres épreuves plus graves se présenteront. Ce qui ne m'empêche pas chaque jeudi de prier jusqu'à la dernière minute pour que quelqu'un ou quelque chose me délivre de ma leçon ! Ensuite et ça c'est encore une cause de profonde déception dans mon existence, j'adore les langues, j'aspire à en parler plusieurs, j'admire les gens qui le font mais j'en suis totalement incapable. Je suis nulle en la matière. Nullissime. Alors pourquoi persévérer encore? Accepte ta nullité. Si je persévère, c'est pour une question de principe car je pense que dans un pays quadrilingue comme le nôtre, il est du devoir de chaque citoyen et de chaque citoyenne de parler au minimum deux langues. Je méprise même ceux qui ne le font pas, donc en premier lieu moi-même et je suis constamment culpabilisée de faire partie de ce lamentable troupeau collé à la langue maternelle comme des veaux débiles aux tétines de leurs mères. Et le phénomène va s'aggravant car je suis régulièrement invitée depuis plusieurs années dans des écoles de Suisse allemande pour parler de mes livres. Et là je suis accueillie par des professeurs et des élèves qui se donnent un mal fou pour me parler en français. Il me semblerait normal, équitable, simplement poli, que j'applique une certaine réciprocité et que je marque aussi un intérêt pour leur langue en la comprenant d'abord, et en articulant trois mots de temps à autre. Mais non j'en suis toujours incapable. Et je n'ose même pas penser au fait que j'ai totalement stupidement accepté d'être désignée comme représentante romande au comité (composé de cinq Suisses allemands) de mon association d'écrivains ! A s'arracher les cheveux ! C'est donc pour ces différentes raisons qu'après avoir essayé trente-six méthodes en solitaire, j'en suis arrivée à la solution quasi désespérée de la déprimante leçon collective du jeudi matin. Mais à force de retourner le problème dans tous les sens, m'est venue à l'esprit l'hypothèse que mes efforts pour apprendre l'allemand étaient sapés à la base par un doute profond. A savoir, qu'il serait peut-être plus judicieux, si vraiment je voulais consacrer du temps à l'étude d'une langue (et vu ma nullité en la matière il en faudra du temps !) de commencer à réviser et retrouver la seule que j'aie jamais su parler, l'anglais, mais que j'ai oubliée. Et je dois dire que je ne peux pas supporter l'idée d'avoir oublié la seule langue que j'aie jamais su parler ! D'autant plus que je commence également à être invitée en Angleterre et aux Etats-Unis, ce qui me met dans une situation encore plus embarrassante qu'en Suisse allemande, car il est mentionné dans n'importe quel petit morceau de biographie me concernant que j'ai vécu deux ans à New York. Donc mes hôtes s'attendent à ce que je parle couramment l'anglais et personne ne peut croire que je l'ai oublié à ce point-là. Et je n'ai pas davantage envie de bredouiller devant un public I... write... stories... with...
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